Sur le Colonel Mouammar Kadhafi, la troisième théorie universelle et la Jamahiriya libyenne

Sur le Colonel Mouammar Kadhafi,
la troisième théorie universelle
et la Jamahiriya libyenne

Par libyajamahiriya

Une publication Mongo Press

Démocratie Socialisme Propagande Impérialisme Guerre Géopolitique
Libye Égypte États-Unis Royaume-Uni Afrique Moyen-Orient Amérique latine Occident
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Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Dans un campement bédouin aux abords de Syrte, en juin 1942, un homme est né d’un gardien de chèvres et de chameaux ; son nom est Mouammar Mohammed Abu Minyar al-Kadhafi. Sa tribu, les Qadhadhfa, est d’origine berbère arabisée, bien qu’il ait été affirmé que la grand-mère maternelle de Kadhafi était une femme juive convertie à l’islam. À l’époque de la naissance de Kadhafi, la Libye est régie par un système monarchique rétrograde et injuste, avec le roi corrompu Idris Ier à la tête d’un pays en fait régentée par des sociétés et des intérêts étrangers.

Le jeune Kadhafi suit au départ une éducation religieuse, son professeur étant un enseignant islamique local ; puis, il est envoyé dans une école officielle à Syrte. Sa famille réussit à rassembler suffisamment d’argent pour lui offrir une éducation qui, à cette époque en Libye, n’est pas gratuite ; son père est convaincu que cela sera bénéfique à son fils. Kadhafi dort dans une mosquée, fait 30 km à pied tous les week-ends pour rendre visite à ses parents, est victime de brimades à l’école parce qu’il est non seulement issu d’une classe pauvre, mais aussi d’un milieu bédouin ; cependant, il ne fléchit jamais et reste fier de son héritage, encourageant ainsi les autres élèves bédouins à adopter la même attitude. Il passe par six classes en quatre ans.

Il déménage finalement à Sabha, dans la région du Fezzan, au sud-ouest de la Libye, où son père travaille pour un chef local. Il y a quelques enseignants égyptiens ; Kadhafi entre en contact avec eux et a accès aux journaux panarabistes égyptiens et à la station de radio Voix des Arabes. Il découvre que le président égyptien, Gamal Abdel Nasser, a opéré plusieurs transformations radicales telles que l’abolition de la monarchie, la réforme agraire, le rejet de l’impérialisme, du sionisme et du néocolonialisme, la recherche de l’unité arabe et la transition d’une économie capitaliste vers une économie socialiste. Ces changements éveillent largement l’intérêt de Kadhafi, Nasser devenant rapidement un modèle pour lui. Cela encourage le Lybien à étudier en profondeur la politique révolutionnaire et socialiste, en lisant les œuvres du théoricien syrien Michel Aflaq, ainsi qu’en étudiant la Révolution française, Mao Zedong en Chine et Mustafa Kemal Atatürk en Turquie.

La lecture du livre de Nasser, Philosophie de la révolution, qui détaille comment orchestrer un coup d’État révolutionnaire, a une influence profonde sur Kadhafi, l’amenant à croire à une révolution dans son propre pays. Le Libyen discute de ses idées révolutionnaires avec Mahmoud Efay, l’un de ses professeurs égyptiens à Sabha, qui se montre favorable à sa vision, lui expliquant qu’une révolution libyenne aurait besoin du soutien de l’armée.

Il organise ensuite des manifestations contre la monarchie, distribue des affiches anti-monarchie et, en octobre 1961, au lendemain de l’éclatement de la République arabe unie, il organise une manifestation contre le retrait de la Syrie, tout en collectant des fonds pour le gouvernement et les projets de Nasser.

Kadhafi fréquente brièvement l’université de Benghazi, et abandonne pour s’engager dans l’armée libyenne et étudier à l’Académie militaire royale de Benghazi, considérant qu’il s’agit là d’un moyen pour mener à bien un changement politique. Il déteste le fait que l’armée libyenne soit formée par les Britanniques qu’il considère comme impérialistes. À cause de cela, il est transféré en Angleterre, où il refuse d’apprendre l’anglais dans le cadre de sa formation, porte des vêtements arabes traditionnels et se rebelle contre ses « supérieurs » britanniques. Il finit néanmoins par apprendre l’anglais et par développer un penchant pour le football.

Diplômé de l’académie militaire, il devient officier de communication et, en 1964, il rencontre des officiers partageant les mêmes idées ; ensemble, ils créent le Mouvement des officiers libres de Libye, sur le modèle du Mouvement des officiers libres de Nasser qui a orchestré la révolution égyptienne de 1952. Le mouvement est organisé sous la forme d’un réseau très efficace de cellules clandestines ; les salaires des officiers sont versés à un fonds pour le mouvement et Kadhafi parcourt la Libye pour gagner des sympathisants et obtenir des renseignements. À l’époque, le gouvernement monarchique ne le considère pas comme une menace.

Le gouvernement semi-féodal de la Libye est extrêmement impopulaire à la fin des années 1960. La Libye est alors l’un des pays les plus pauvres du monde, malgré l’immense richesse pétrolière, dont tous les bénéfices vont à la noblesse et aux capitalistes étrangers. Cette impopularité monte en flèche après la guerre des Six Jours de 1967, après l’adoption d’une position sioniste pro-occidentale par le gouvernement d’Idris. Au lendemain de la guerre, les travailleurs pétroliers libyens ferment leurs usines en solidarité avec leurs frères arabes dans la lutte contre Israël, et des manifestations massives éclatent.

Au milieu de l’année 1969, le roi Idris passe ses vacances d’été dans les stations balnéaires de Grèce et de Turquie. Le roi étant hors du pays, les officiers libres estiment que c’est le moment de frapper. Le 1er septembre 1969, un coup d’État révolutionnaire, dont le nom de code est Opération Jérusalem, est déclenché. Les officiers libres prennent le contrôle de tous les aéroports, des dépôts de police, des stations de radio et des administrations publiques de Benghazi et de Tripoli ; le prince héritier est alors arrêté. Kadhafi annonce l’abolition de la monarchie, la condamnant comme réactionnaire et corrompue, et proclame la création de la République arabe libyenne, fondée sur les principes de liberté, de socialisme et d’unité. La révolution est, comme prévu, accueillie par la liesse du peuple libyen.

Le Mouvement des officiers libres devient le Conseil de commandement de la révolution (CCR). Le lieutenant Kadhafi, qui en est le président, est également nommé commandant en chef des forces armées après être promu au grade de colonel. Aucun des membres du CCR n’est diplômé, tous étant issus de la classe ouvrière. Le premier ordre du jour de Kadhafi est d’expulser toutes les bases militaires étrangères du territoire libyen, ce qui est promptement exécuté. Le CCR lance alors l’ambitieuse « Révolution verte » qui consiste à créer davantage de terres arables en Libye en repoussant le désert, dans le but d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Vient ensuite une politique de nationalisation, à commencer par les actifs dans le pays de British Petroleum (BP). En 1973, quatre ans après la révolution, il est annoncé que toutes les opérations pétrolières en Libye doivent être détenues à au moins 51 % par l’État. D’autres politiques sont également mises en œuvre, comme le contrôle par l’État des prix des denrées alimentaires et de certains autres produits, le doublement du salaire minimum et la réduction obligatoire des loyers de 30 à 40 %.

Une autre priorité pour Kadhafi et le Conseil de commandement de la révolution est la libération de la femme. En 1970, une loi est introduite qui impose l’égalité de salaire pour un travail égal ; le mariage des filles de moins de seize ans est criminalisé, et le consentement des femmes devient obligatoire ; puis, l’année suivante, Kadhafi supervise la création de la Fédération des femmes révolutionnaires.

Neuf années d’enseignement obligatoire sont instituées, et l’ensemble, du primaire au supérieur, devient gratuit. Le taux d’alphabétisation passe de 10 % à 90 % sous l’ère Kadhafi. Les soins de santé publics sont instaurés, ce qui permet d’éradiquer la malaria et de réduire d’autres maladies. En 1971, l’Union socialiste arabe libyenne est fondée en tant que parti d’avant-garde (selon la terminologie léniniste), avec Kadhafi comme président et le Conseil de commandement révolutionnaire comme comité exécutif central.

Les réformes s’avèrent incroyablement efficaces et populaires, le PIB par habitant passant de 40 dollars en 1951 à 8170 dollars en 1979. Malgré tous ces succès, Kadhafi n’est pas satisfait ; il veut aller encore plus loin, s’orienter vers la démocratie directe et le « socialisme intégral », si bien qu’en 1975, il rédige Le Livre vert. Composé de trois parties, l’une sur le système politique, l’autre sur l’économie et la dernière sur la société, il prône la démocratie directe, le socialisme intégral, avec l’abolition à terme du travail salarié, de l’argent, et la réalisation d’une société progressiste. La théorie exposée par Kadhafi dans Le Livre vert est connue sous le nom de la troisième théorie universelle.1

En 1977, commence la préparation d’une transition vers une démocratie participative et une « nouvelle société socialiste », pour citer Kadhafi lui-même. Dans la sphère économique, la propriété privée est limitée aux petites entreprises qui n’emploient pas de salariés, la nouvelle économie libyenne étant dominée par les coopératives de travailleurs et les entreprises d’État. Un nouveau système bancaire est mis en place, dans lequel les banques sont, par essence, un service public appartenant à l’État, puisqu’elles sont nationalisées et que les intérêts sont supprimés. Kadhafi est toujours aussi désireux de développer l’agriculture. Les nouvelles politiques agricoles prévoient que si un Libyen souhaite devenir agriculteur, il doit recevoir un tracteur, une ferme, du bétail et des semences à titre de subvention de l’État. Tous les agriculteurs se réunissent pour fixer leurs prix, tandis que l’État subventionne largement les produits agricoles, assurant ainsi la sécurité alimentaire de tous les citoyens. Trois miches de pain coûtent l’équivalent d’environ huit cents étatsuniens ou six pence britanniques. Les supermarchés privés traditionnels et les marchés en plein air sont remplacés par de nouveaux « supermarchés du peuple » appartenant à l’État, où le citoyen peut acheter tout ce dont il a besoin à des prix abordables, fixés très bas par l’État. Un autre élément clé de la troisième théorie universelle est le logement pour tous et le rejet de la propriété foncière. L’État fournit à chaque Libyen une maison gratuite qu’il peut garder, sachant qu’il ne peut en posséder plus d’une ; il n’y a donc plus de propriétaires privés, et les terres appartiennent soit à l’État, soit à des coopératives agricoles. Grâce à ce programme de logements gratuits, fournis par l’État et accessibles à tous, le problème des sans-abri est éliminé en Libye. Le raisonnement théorique repose sur le principe du besoin ; Kadhafi estime que les besoins de quelqu’un ne devraient pas être contrôlés par une autre personne et que cela constitue une forme d’esclavage. Il considère également que le fait de posséder plusieurs propriétés ou de disposer de grandes quantités de richesses en excès prive les autres de leurs besoins et de leurs droits.

Kadhafi est un fervent partisan de l’internationalisme révolutionnaire. Tout au long de son existence, la Libye socialiste apporte son soutien à diverses organisations de libération nationale, socialistes et communistes, telles que l’Armée républicaine irlandaise provisoire, le Congrès national africain, l’uMkhonto we Sizwe en Afrique du Sud, le Black Panther Party, l’Organisation de libération de la Palestine, le Front populaire de libération de la Palestine, les Brigades rouges en Italie, le Parti révolutionnaire populaire africain, la lutte pour l’indépendance kurde, les Tupamaros en Uruguay, la Fraction armée rouge en Allemagne, le Front Polisario dans la République arabe sahraouie démocratique et bien d’autres. De plus, les liens et l’amitié se développent avec les États socialistes tels que la République démocratique allemande, Cuba, le Burkina Faso, etc. Kadhafi crée également un centre à Benghazi pour la formation et l’éducation des révolutionnaires.

L’aspect le plus important de la troisième théorie universelle de Kadhafi, avec le socialisme, est sans doute le rejet de la « démocratie » libérale capitaliste — ou la dictature de la bourgeoisie, comme l’appelait Marx — et le fait de placer, en échange, le pouvoir politique entre les mains des masses. Souvent décrit comme un « dictateur » par les médias occidentaux capitalistes impérialistes, on ne pourrait être plus éloigné de la vérité. En réalité, Kadhafi dirige d’abord le Conseil de commandement de la révolution, qui n’est pas une institution démocratique. Mais, entre 1973 et 1977, au cours de la période connue sous le nom de Révolution culturelle libyenne, la mise en œuvre de l’aspect politique de la troisième théorie universelle commence. Le credo de la Révolution culturelle libyenne est « Le pouvoir, la richesse et les armes aux mains du peuple ». Un programme de distribution d’armes à la population est mis en place, abolissant les forces de police et les remplaçant par des comités révolutionnaires. Au départ, ces derniers se caractérisent par un zèle et un dogmatisme excessifs, mais, en 1988, Kadhafi critique publiquement cette situation et impose des restrictions aux comités révolutionnaires.

« Le pouvoir aux mains du peuple » est peut-être l’aspect le plus important et le plus significatif de la Révolution culturelle libyenne, puisque c’est le système politique promu par la troisième théorie universelle. La Révolution culturelle libyenne s’achève en 1977 lorsque la Déclaration de l’établissement de l’autorité du peuple est publiée. Le Conseil de commandement révolutionnaire et l’Union socialiste arabe sont tous deux abolis, et les Congrès populaires de base deviennent l’unité de base du gouvernement libyen. Ce nouveau système de gouvernement est présenté comme une démocratie directe ; cependant, je pense qu’il est plus exact de le qualifier de démocratie participative ou de démocratie semi-directe, comme je vais vous l’expliquer en décrivant son fonctionnement. Les Congrès populaires de base agissent comme un gouvernement local sur une zone déterminée ; l’adhésion aux Congrès populaires de base est ouverte à tous les hommes et femmes ayant atteint l’âge de la maturité ; les Congrès populaires de base se réunissent trois fois par an, prenant toutes les décisions importantes concernant la communauté locale ; ils élisent également un secrétariat pour gérer les affaires courantes de la communauté ; mais il faut bien insister sur le fait que les Congrès populaires de base, c’est-à-dire le peuple tout entier, ont le dernier mot dans ces décisions. Le secrétariat forme ensuite des délégations au congrès du district, c’est-à-dire au gouvernement provincial, et envoie des délégués au Congrès général du peuple, le parlement national, qui élabore la politique nationale par le biais du Comité général du peuple, le pouvoir exécutif. Selon toute définition, ce système est une démocratie.

Vous vous demandez peut-être où Kadhafi se situe dans cette structure, car il ne se trouve pas au poste de chef d’État ou de chef de gouvernement ; celui-ci est occupé par le secrétaire général du Congrès général du peuple, qui est, je le répète, élu par les membres du Congrès général du peuple, lesquels sont à leur tour élus par les membres des secrétariats locaux, élus encore par le peuple au travers des Congrès populaires de base. Le rôle de Kadhafi est celui d’un leader de la révolution qui est en mesure de proposer des changements politiques au Congrès général du peuple ; mais, ce dernier est libre de les approuver ou non, comme le démontre le rejet de propositions à de multiples occasions. Kadhafi supervise également les nouveaux comités révolutionnaires, dont les responsabilités consistent à promouvoir la troisième théorie universelle, Le Livre vert et le soutien à la participation politique dans le cadre des Congrès populaires de base.

Le résultat de toutes ces politiques est une nation socialement progressiste, indépendante et socialiste. Avant 1986, le PIB par habitant de la Libye est supérieur à celui de l’Union européenne et, jusqu’en 1983, à celui des États-Unis, le citoyen libyen moyen gagnant environ 41 000 dollars étatsuniens en 1981. Le lecteur se demande peut-être maintenant pourquoi cela a changé ; comme on peut le constater, la Libye, tout au long de son parcours vers l’indépendance, se fait quelques ennemis puissants, car Kadhafi soutient les mouvements socialistes et de libération dans le monde entier ; et comme le succès de la Libye met à mal le discours capitaliste selon lequel « le socialisme échoue à tous les coups », l’Occident en vient à détester ce pays et surtout Kadhafi. En un mot, les sanctions devraient permettre de répondre à la question.

Le 5 avril 1986, une boîte de nuit très fréquentée par les soldats de l’armée étatsunienne est bombardée à Berlin-Ouest. Les États-Unis l’interprètent comme une attaque que, selon leurs « services de renseignements », Kadhafi aurait ordonnée. Précisons que des preuves apparaîtront plus tard, suggérant que Kadhafi n’a en fait rien à voir avec cette histoire. En réponse à cet incident, l’ancien président étatsunien d’ultra-droite et à l’esprit dérangé, Ronald Reagan, ordonne l’opération « El Dorado Canyon » qui consiste essentiellement à bombarder la capitale libyenne, Tripoli, dans l’espoir de tuer Kadhafi et de mettre fin au socialisme libyen. Reagan qualifie Kadhafi de « chien fou du Moyen-Orient » (malgré le fait que c’est Reagan, et non Kadhafi, qui est atteint de la maladie d’Alzheimer tout en étant l’homme le plus puissant de la planète) ; Kadhafi réplique en qualifiant Reagan de « plus grand terroriste du monde » puisque celui-ci a bombardé la Libye sans consulter la communauté internationale et sur la base d’un prétexte dont on sait aujourd’hui qu’il repose sur des preuves peu convaincantes. Kadhafi a survécu au bombardement, mais pas Hanna, sa fille adoptive de six mois.

Bien entendu, les relations entre la Libye et les États-Unis sont rompues. Kadhafi coupe également les relations avec le Royaume-Uni après que la Première ministre Margaret Thatcher a autorisé l’utilisation de bases militaires britanniques comme rampes de lancement pour le bombardement. Après cela, des sanctions sont infligées à la Libye, ce qui complique considérablement les échanges commerciaux avec le reste du monde et empêche tout pays souhaitant conserver des relations amicales avec l’Occident de commercer avec la Libye. Malgré ces sanctions, la Libye demeure le pays le plus développé dans le monde arabe et en Afrique ; l’économie socialiste est maintenue, tout comme les coopératives agricoles, les supermarchés populaires, les services de santé gratuits, l’éducation gratuite, le logement gratuit et l’électricité gratuite. Les petites entreprises jugées non exploitables par l’État ont été autorisées à rouvrir, mais en raison des sanctions draconiennes, le PIB par habitant a chuté à environ 21 500 dollars.

Le socialisme libyen persévère durant la fin des années 1980 et jusqu’au début des années 1990 quand de nombreux anciens alliés de la Libye disparaissent, comme l’URSS, la République démocratique allemande et la Yougoslavie. En 1992, la Libye, au même titre que Cuba, le Vietnam, le Laos, la Chine et la RPDC,2 est parmi les derniers États socialistes ou à tendance socialiste. En 1991, Kadhafi soutient avec force le coup d’État d’août, une tentative malheureusement bâclée de préserver l’URSS et de résister au révisionnisme et à la trahison de Gorbatchev.

La situation reste inchangée en Libye jusqu’en 2003. En mars de cette année-là, les États-Unis, ainsi que le Royaume-Uni, l’Australie, le Danemark et la Pologne lancent une invasion impérialiste de l’Irak, dans le but de destituer le président Saddam Hussein et de le débarrasser de ses armes fictives de destruction massive. Le régime de Saddam est renversé en avril, l’Irak est sous occupation étatsunienne et le président est capturé par les troupes étatsuniennes en décembre 2003. Une semaine à peine après cet événement, Kadhafi entame des pourparlers avec l’Occident à propos de l’arrêt du programme d’armement nucléaire de la Libye, de la reprise des relations et, surtout, de la levée des sanctions contre son pays. En échange de cette dernière mesure, il est forcé d’accepter officiellement la responsabilité de l’attentat de Lockerbie en 1988, une attaque terroriste brutale qui lui a été imputée. De nouveaux renseignements et le témoignage en 2014 d’un ex-espion iranien révéleront que l’attentat a très probablement été ordonné par le guide suprême iranien, l’ayatollah Khomeini. Malgré tout, Kadhafi verse des indemnités aux familles des victimes et accepte officiellement la responsabilité de l’attentat ; mais, il reste ferme quant au fait qu’il ne l’a pas ordonné, et déclare qu’accepter la responsabilité et verser des indemnités ne sont « pas un aveu de culpabilité, mais le prix à payer pour que les sanctions soient levées et que la Libye puisse réintégrer la communauté internationale ». Le fils de Kadhafi, Saif al-Islam, maintiendra ce point de vue et niera fermement que son père ait ordonné l’attaque.

Des réformes économiques ont également lieu après 2003. Elles visent principalement à éliminer la corruption et le népotisme dans le secteur public. Certaines entreprises publiques sont privatisées, notamment environ 30 % des réserves pétrolières de la Libye, dont 70 % restent la propriété exclusive de l’État par l’intermédiaire de la Compagnie pétrolière nationale libyenne et sous le contrôle du ministère du Pétrole. Une banque est privatisée, mais la grande majorité d’entre elles restent la propriété de l’État, et le système de prêts sans intérêt à but non lucratif est conservé. Les exploitations agricoles restent des coopératives, tout comme les supermarchés populaires. Bien que des alternatives privées apparaissent, les supermarchés populaires sont toujours privilégiés par la plupart des personnes, en raison de leurs prix bas, fixés par l’État. Le contrôle des prix est ainsi maintenu pour toutes les denrées alimentaires et pour le pétrole, que ceux-ci soient vendus par le secteur privé ou par les supermarchés populaires. La privatisation de 30 % des réserves pétrolières a pour but de permettre à la Libye d’accéder à la technologie de raffinage dont elle a été privée sous les sanctions. L’État prélève une taxe de 93 % sur tout le pétrole produit par les sociétés étrangères en Libye, un dirigeant du secteur pétrolier qualifiant cette taxe de « farce ». À la fin des années 2000, après l’arrivée au pouvoir en 2006 d’un gouvernement révolutionnaire plus dur et dirigé par le Premier ministre Baghdadi al-Mahmuni, des dispositions sont annoncées pour annuler les privatisations et renationaliser les actifs qui ont été « concédés aux impérialistes ». Il est bon de préciser que le système politique libyen de démocratie participative par le biais des Congrès populaires de base n’est absolument pas touché par ces réformes. L’économie socialiste planifiée de la Libye, son système bancaire public à but non lucratif, son absence de dette et son indépendance vis-à-vis des marchés internationaux lui permettent de ne pas être touchée par la récession et la crise financière de 2008. En 2010, un an avant l’invasion impérialiste du pays, le secteur privé ne représente que 2 % du PIB libyen.

Le changement le plus notable dans la vision du monde de la Libye à la fin des années 1990 et dans les années 2000 est l’abandon du panarabisme nassérien au profit d’une sorte de panafricanisme socialiste, Kadhafi s’appuyant sur les théories socialistes panafricanistes du président ghanéen Kwame Nkrumah. Kadhafi, comme Nkrumah, veut construire des « États-Unis d’Afrique », avec une armée africaine, un passeport africain et une monnaie africaine. Commençant à mettre ses idées en pratique, Kadhafi est le fondateur de facto de l’Union africaine ; le projet est en effet annoncé dans la ville libyenne de Syrte en 1999 — de nombreuses autres réunions importantes de l’UA se tiendront également à Syrte —, et Kadhafi est le fer de lance de la création de l’Union en 2001. Kadhafi veille à ce que la Libye, en tant que nation la plus riche d’Afrique, paie les cotisations de nombreux pays africains plus pauvres. Il insiste également sur l’inscription dans la Constitution de l’UA d’une feuille de route pour la création d’un Fonds monétaire africain, d’une Banque centrale africaine et d’une Banque africaine d’investissement ; le but est de réduire l’influence des organisations capitalistes néolibérales occidentales telles que le FMI et la Banque mondiale et de fournir aux pays africains une alternative à ces système de prêts impérialistes et prédateurs.

Poursuivant le panafricanisme, la Libye s’engage dans les projets suivants : elle contribue à hauteur de 300 millions de dollars à la fondation de l’Organisation régionale africaine de communication par satellite, qui réduit considérablement la dépendance de l’Afrique à l’égard des systèmes satellitaires occidentaux et permet aux gouvernements africains d’économiser plus de 500 millions de dollars par an ; Kadhafi supervise la mise en place d’un fonds de 5 milliards de dollars destiné à financer des sociétés minières, des sociétés de téléphonie mobile et des hôtels cinq étoiles africains, tout en soutenant la construction d’édifices religieux dans toute l’Afrique. Kadhafi aide les deux plus grandes économies d’Afrique, l’Afrique du Sud et le Nigeria, à coopérer davantage et contribue largement à la construction de la route transafricaine, un réseau routier qui traverse toute l’Afrique.

Il est également intéressant de noter que tout au long des années 2000, la Libye tisse des liens très étroits avec des dirigeants de gauche latino-américains, tels que le Vénézuélien Hugo Chávez, l’Équatorien Rafael Correa et Daniel Ortega, le leader du Front sandiniste de libération nationale (un mouvement de libération que Kadhafi a soutenu pendant la révolution nicaraguayenne), aujourd’hui président du Nicaragua. En fait, lors d’une visite en Libye en 2008, le président socialiste bolivien Evo Morales fait l’éloge du socialisme libyen, de la troisième théorie universelle et du Livre vert, en déclarant : « J’ai lu Le Livre vert, je l’ai étudié et je suis enthousiasmé par la pensée énoncée dans Le Livre vert ». Lors d’une visite au Venezuela en 2009, Kadhafi propose, avec Chávez, l’« Organisation du traité de l’Atlantique Sud », une alternative anti-impérialiste à l’OTAN pour le tiers-monde. Kadhafi et Chávez signent également une déclaration exhortant le monde à redéfinir le terrorisme et à ne pas classer les luttes légitimes pour l’autodétermination et la liberté comme du « terrorisme ».

Après une brève période de rapprochement entre la Libye et l’Occident, les relations, notamment avec les États-Unis, se tendent rapidement. L’une des raisons est que lorsque le Commandement des États-Unis pour l’Afrique, un projet impérialiste qui voit les troupes étatsuniennes déployées en masse en Afrique, est établi en 2007, Kadhafi en devient le principal critique. L’intention déclarée de revenir sur les privatisations et de distribuer directement une partie de toutes les ventes de pétrole à chaque citoyen libyen, ainsi que d’établir une série de comités à travers le pays ouverts à tous les Libyens afin qu’ils puissent gérer directement le reste des bénéfices pétroliers, n’est pas le problème principal. La véritable raison du regain anti-Kadhafi de la part des gouvernements occidentaux est le dinar or, l’un des projets à grande échelle de Kadhafi. Le dinar or doit être une monnaie unique panafricaine et panarabe soutenue par l’or. Le dinar libyen est l’une des monnaies les plus stables au monde, avec une inflation très faible, et il est également garanti par l’or. Kadhafi veut en faire profiter le reste de l’Afrique. Les ressources naturelles de l’Afrique et du monde arabe doivent être échangées en dinars or et non en dollars US, ce qui constitue une menace pour l’hégémonie et l’influence des États-Unis dans la région.

Avance rapide jusqu’en 2011 : une vague de contestations qui démarre en Tunisie balaie le monde arabe. Le 17 février, les manifestations s’étendent à la Libye, mais sont moins importantes que dans le reste du monde arabe, la plupart des Libyens continuant à soutenir le gouvernement et Kadhafi. La majeure partie des protestations dans le pays est idéologiquement islamiste, et se situe dans la longue tradition de l’opposition des fondamentalistes à Kadhafi. Du fait de la politique d’armement du peuple menée par Kadhafi, ces « rebelles » se procurent rapidement des armes. Ils prennent Benghazi et Misrata, mais les forces gouvernementales libyennes finissent par les repousser, en grande partie grâce au soutien de la grande majorité de la population (un ami libyen estime que 90 % de la population soutenait Kadhafi). À la mi-mars, les rebelles sont sur le chemin de la défaite.

Les gouvernements occidentaux ont du mal à se contenir à l’idée qu’il y ait un quelconque mouvement de contestation en Libye et sont impatients de sauter sur l’occasion. Des mensonges sont colportés selon lesquels Kadhafi utilise des « mercenaires africains » pour éliminer les rebelles. Il s’agit d’un préjugé raciste, ces « mercenaires » étant en fait des Libyens noirs très loyaux envers Kadhafi. On invente également un mensonge selon lequel Kadhafi aurait ordonné que tous les soldats libyens reçoivent du Viagra afin qu’ils puissent violer des femmes innocentes, une affirmation qui se révèle totalement fausse selon Amnesty International. Le mensonge favori est que « Kadhafi assassine des manifestants pacifiques ». Il est utilisé pour justifier la résolution 1973 des Nations unies, une motion parrainée par le Royaume-Uni, la France et le Liban, et approuvée ensuite par les États-Unis. Cette résolution des Nations unies prévoit une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye et un embargo sur les armes. Les États-Unis et l’OTAN prennent cette résolution comme prétexte pour bombarder la Libye, au nom d’une « intervention humanitaire ». Les gouvernements occidentaux déclarent que s’ils ne bombardent pas le pays, Kadhafi fera de la Libye un « bain de sang ». Mon ami libyen, que j’ai cité plus haut, pense que si l’OTAN avait attendu une semaine de plus avant de déclencher la campagne de bombardement, les rebelles auraient été vaincus. Il est également important de mentionner que les rebelles anti-Kadhafi soutenus par l’OTAN se livrent à des lynchages, à un nettoyage ethnique et à ce qui ne peut être décrit que comme un génocide contre la population noire de Libye. En effet, dans une ville libyenne située juste à côté de Misrata, un crime raciste contre l’humanité est perpétré lorsque les 40 000 habitants de la ville, pour la plupart des Libyens noirs, sont expulsés de force et contraints à vivre dans la misère par les forces anti-Kadhafi. Le 1er juin 2011, 1,7 million de Libyens se rassemblent sur la place Verte de Tripoli en soutien à Kadhafi ; j’ai personnellement deux amis qui étaient présents ce jour-là. Il faut savoir que 30 000 soldats libyens affrontent la puissance combinée de l’OTAN, dans un pays assez vaste et peu peuplé, et donc plutôt difficile à défendre.

Le 20 octobre 2011, après une longue campagne de bombardements de l’OTAN, et après que la majeure partie de la Libye ait été prise de force par les rebelles, Kadhafi fuit vers sa ville natale de Syrte, lorsqu’une frappe aérienne française bombarde son convoi. Les rebelles le retrouvent alors et l’assassinent de façon tellement horrible que cela retournerait l’estomac d’un homme du Moyen-Âge. Une enquête d’un an menée par le Parlement britannique révèle que la menace envers les civils a été « exagérée », que l’affirmation selon laquelle Kadhafi allait « faire de la Libye un bain de sang » ne repose pas sur des renseignements fiables et que l’OTAN n’a pas tenu compte du fait que les rebelles comportaient un « élément islamiste significatif ». Information à ne pas négliger, Salman Abedi, l’homme qui commettra ensuite l’attentat de 2017 à la Manchester Arena, est l’un des nombreux Britanniques d’origine libyenne qui fait partie d’un programme conçu par Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, consistant à envoyer des Libyens de la diaspora combattre Kadhafi. Parmi les courriels d’Hillary Clinton (secrétaire d’État étatsunienne de l’époque) qui ont fait l’objet d’une fuite, figure un message envoyé par Sidney Blumenthal (l’assistant de Clinton). Ce courriel révèle que la raison de l’intervention de l’OTAN en Libye était d’empêcher le projet panafricain panarabe du dinar or de Kadhafi, qui était considéré comme une menace pour le statut du dollar US en tant que monnaie de réserve mondiale.

En conclusion, Kadhafi était un grand dirigeant socialiste, panafricaniste et panarabe, qui a fait évoluer son pays d’une monarchie semi-coloniale semi-féodale — un des pays les plus pauvres du monde — vers un phare du progrès socialiste et vers un des pays les plus riches, les plus prospères et les plus démocratiques du monde. Il existait en Libye un système politique qui donnait aux gens un droit de regard direct sur leur propre vie et sur leurs communautés locales. Il existait en Libye une économie qui, pour paraphraser un slogan de Kadhafi, était fondée sur le partenariat et la coopération socialistes, et non sur l’esclavage salarial capitaliste. Le résultat de cette politique était l’une des monnaies les plus stables au monde, l’IDH le plus élevé d’Afrique, une croissance économique moyenne de 8,1 % par an, un faible taux d’inflation et un PIB (PPA) par habitant de plus de 31 000 dollars. Il existait en Libye une société où la discrimination fondée sur la classe sociale, la race et le sexe était pratiquement éliminée. La Libye était un pays indépendant de la dette et du système impérialiste-capitaliste international, le capital financier ; en 2010, l’année précédant la destruction de la Jamahiriya, l’indice de développement humain de la Libye était le plus élevé d’Afrique, et le taux de pauvreté était inférieur à celui des Pays-Bas. Bien sûr, il y a eu beaucoup de problèmes et d’erreurs en Libye, comme la corruption et les droits LGBTQ+ (deux choses qui ont empiré depuis l’invasion impérialiste), mais ce qui est clair, c’est que Kadhafi a fait beaucoup plus de bien pour son pays, pour l’Afrique et pour le monde, que de mal.

Sources utilisées pour l’article :


  1. De l’arabe نظرية عالمية ثالثة , l’expression est parfois traduite par troisième théorie internationale ; cette doctrine politique est surnommée le kadhafisme. (NdT) 

  2. RPDC est le sigle utilisé pour la République populaire démocratique de Corée. (NdT) 

 

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