Les troubles récents à Cuba : un exemple type de fake news et de guerre médiatique

Les troubles récents à Cuba :
un exemple type
de fake news
et de guerre médiatique

Par Marc Vandepitte

Une publication DeWereldMorgen.be

Covid-19 Médias Propagande Socialisme Communisme Impérialisme Géopolitique Pandémie
Cuba États-Unis Occident
Article

Traduit du néerlandais par EDB () • Langue originale : néerlandais


Dimanche dernier, pour la première fois depuis plus de 20 ans, les Cubains sont descendus dans la rue pour exprimer leur mécontentement. Cela semblait être un mouvement spontané, mais en y regardant de plus près, il y a beaucoup plus que cela. Les États-Unis tentent de provoquer un changement de régime depuis soixante ans. Ces dernières années, ils ont utilisé les réseaux sociaux et les médias grand public de manière sophistiquée. Les derniers événements en date en sont un exemple typique.

« L’obsession hystérique de Washington pour écraser Cuba depuis les premiers jours de son indépendance en 1959 est l’un des phénomènes les plus étranges de l’histoire moderne ; pourtant, ce sadisme obstiné continue de nous surprendre encore et encore. »

Noam Chomsky

Robots numériques

Les manifestations du dimanche 11 juillet ont été précédées d’une campagne numérique intense. Le célèbre analyste informatique espagnol Julián Macías Tovar l’a méticuleusement étudiée et cartographiée. Ses conclusions sont choquantes.

Dans les jours précédant les manifestations, le hashtag #SOSCuba a commencé à circuler fortement en Floride. La campagne SOS Cuba avait déjà été lancée le 15 juin à New York, dans le but d’influencer le vote de l’Assemblée générale des Nations unies en faveur du maintien du blocus étatsunien contre Cuba. Sans succès. 184 pays ont condamné ce blocus qui étrangle Cuba depuis plus de six décennies. Seuls Israël et les États-Unis ont voté contre la levée du blocus.

L’aggravation de la situation à Cuba par rapport à la COVID, ces dernières semaines, a fourni l’occasion tant attendue pour relancer la campagne. Le 5 juillet, la plateforme médiatique SOS Cuba, qui opère depuis la Floride, a lancé une campagne sur Twitter pour une intervention humanitaire à Cuba. Cela s’est fait sous la direction d’Agustín Antonelli. Cet Argentin est membre de la fondation d’extrême droite Fundación Libertad. Il n’en est pas à son premier coup d’essai. Auparavant, il avait organisé des campagnes numériques contre Evo Morales en Bolivie et Andrés Manuel López Obrador au Mexique.

Le premier compte à utiliser #SOSCuba en rapport avec la situation de la COVID à Cuba se trouve en Espagne. Les 10 et 11 juillet, plus de mille tweets ont été envoyés avec un débit automatique de 5 retweets par seconde. Cette opération est exécutée par des « bots ».1

Certains des robots utilisés dans cette campagne sont à la pointe de la technologie, et sont onéreux et très difficiles à détecter. Il ne faut pas oublier que les États-Unis ont récemment créé un commandement spécial pour la guerre dans le cyberespace.

Dans ses recherches, Tovar souligne que des tweets ont été envoyés à des artistes à Cuba et à Miami en utilisant #SOSCuba : ils protestent contre les décès causés par la COVID et le manque de ressources médicales. Ce tweet a suscité plus de 1 100 réponses. Il est remarquable de constater que la quasi-totalité d’entre eux provient de comptes récemment créés, ou datant d’un an au maximum. Plus de 1 500 de ces comptes ont été créés entre le 10 et le 11 juillet. L’opération a fait un usage intensif de robots, d’algorithmes et de comptes spécialement créés pour l’occasion.

Avec des centaines de milliers de tweets et la participation de nombreux comptes d’artistes, le hashtag est devenu, le dimanche 11 juillet, une tendance mondiale qui a touché plusieurs pays. Il ne restait plus qu’à faire descendre dans les rues quelques centaines de Cubains.

La première manifestation dans la ville de San Antonio de Los Baños, à 26 km de La Havane, a été immédiatement médiatisée aux États-Unis par le compte de Yusnaby avec des milliers de retweets. Yusnaby (US Navy) est un exemple typique de faux compte automatisé.

Tout ceci démontre qu’il y a eu une campagne concertée pour attaquer le gouvernement cubain et le rendre responsable des difficultés rencontrées par le peuple cubain.

Fake news

Manifestation en Égypte en 2011

Les messages envoyés dans le monde regorgent de fake news. Un message qui a été retweeté des centaines de fois montre une foule de dix mille personnes supposées défiler sur le Malecón, le principal boulevard côtier de La Havane. Les vérificateurs de photos de Reuters ont découvert qu’il s’agissait en fait d’une image — en basse résolution — représentant une manifestation de masse à Alexandrie, en Égypte, en février 2011. Des parties agrandies montrent des drapeaux égyptiens.

La photographie de manifestants devant la statue de Máximo Gómez à La Havane est une autre bouffonnerie envoyée au monde entier. Il ne s’agissait pas de contre-manifestants, mais de partisans de la révolution cubaine. Des dizaines de médias et de grands journaux, tels que The New York Times et The Guardian, ont diffusé cette fake news. Inverser la réalité est une supercherie qui a été utilisée à plusieurs reprises dans le passé, notamment au Venezuela.

Maximo Gomez

Une autre affabulation a été celle de Raúl Castro fuyant au Venezuela à bord d’un avion privé et secret. Ce fake message a été retweeté près de deux mille fois. La photographie censée prouver la fuite de Raúl Castro date de quatre ans, à savoir lorsqu’il s’est rendu à un sommet à l’étranger.

Ce ne sont là que quelques exemples. Des dizaines d’autres mensonges ont circulé sur les médias sociaux ces derniers jours, notamment sur les brutalités policières.

Origine du mécontentement

À cause de la COVID-19, le tourisme, principale source de revenus, s’est pratiquement arrêté. Les prix des denrées alimentaires ont augmenté dans le monde entier. Pour Cuba, cela a été un coup dur, car elle doit importer 70 % de ses denrées alimentaires. La dernière récolte de sucre a également été décevante. En outre, Trump avait encore renforcé le blocus économique avec 243 nouvelles sanctions. Cuba figure à nouveau sur la liste des États soutenant le terrorisme, ce qui rend les transactions en dollars beaucoup plus compliquées. Biden n’a encore rien changé à ces mesures.

En conséquence, le pays est confronté à une grave pénurie de devises étrangères, qui entraîne à son tour une pénurie de produits de base, de produits alimentaires et de médicaments. Grâce au système égalitaire, cela ne conduit pas à la famine, mais les Cubains doivent parfois faire la queue pendant des heures pour se procurer de la nourriture ou d’autres biens. Il y a également des pénuries de carburant et de pièces de rechange, ce qui entraîne parfois des coupures d’électricité pendant plusieurs heures. Cela paralyse le transport et cela signifie également de devoir renoncer à l’air conditionné et au réfrigérateur. Dans un climat tropical, c’est tout sauf agréable.

En raison du durcissement du blocus, Western Union a dû fermer ses bureaux à Cuba en novembre de l’année dernière. De nombreux Cubains dépendent fortement de ce qu’on appelle les « remesas » pour leur pouvoir d’achat : l’argent envoyé par des proches de l’étranger. C’est le cas de nombreux pays du Sud. Au niveau mondial, cela représente environ 500 milliards de dollars par an. Dans le cas de Cuba, cette ressource a aujourd’hui largement disparu, rendant du même coup de nombreux Cubains beaucoup plus pauvres.

À toute cette misère s’est ajoutée une sévère vague de COVID. La campagne de vaccination bat son plein, mais la population n’a pas encore été suffisamment traitée pour pouvoir juguler l’épidémie causée par les nouveaux variants. Les nombreuses et récentes contaminations ont mis le système de santé sous forte pression.

Commanditaires étrangers

Pour les insulaires, la situation est en tout cas particulièrement dure. Le mécontentement est grand. Selon les médias dominants, les Cubains sont spontanément descendus dans la rue. Ce faisant, ils ignorent tout des campagnes numériques que nous avons évoquées plus haut ; mais il y a plus.

Un journaliste péruvien de Prensa Alternativa - El Jota a étudié en détail les images des manifestations. Dans douze villes, entre cent et cinq cents manifestants sont descendus dans la rue. Il est frappant de constater que dans toutes ces villes, les mêmes slogans ont été entendus : contre le président et pour plus de liberté. Ce n’était pas des réclamations par rapport à des problèmes concrets tels que la pénurie de médicaments dans l’hôpital voisin, les problèmes de transport dans leur ville ou les longues files d’attente dans les magasins.

Plus frappant encore, les mêmes bannières avec le logo de « Cuba'Decide » sont apparues dans les manifestations. Cuba Decide est une campagne de la Fundación para la Democracia Panamericana. Il s’agit d’une ONG basée à Miami, dotée de beaucoup de moyens, qui vise un changement de régime à Cuba.

Il y aura certainement eu des participations spontanées aux manifestations, mais tout indique que ces dernières étaient planifiées, organisées et préparées. Qui plus est, elles ont été organisées depuis l’étranger dans le but de semer le trouble et de provoquer un changement de régime. Aucun pays qui se respecte ne tolérerait une telle chose. Dans notre pays [la Belgique (NdT)], l’activité politique dirigée depuis l’étranger est sévèrement punie.2

En 2010, les États-Unis avaient déjà tenté d’installer un système Twitter à Cuba. L’objectif de ZunZuneo, du nom de ce système, était, selon The New York Times, de « fournir aux Cubains une plateforme pour partager des messages en masse, et finalement mobiliser des “smart mobs” [concept qui peut être traduit de l’anglais par “foules intelligentes” (NdT)] ». En d’autres termes, c’est idéal pour organiser des émeutes [le mot “mob” a un double sens en anglais, foule et gang, pègre, crime organisé… (NdT)].

Ces dernières années, le gouvernement étatsunien a augmenté son soutien financier aux opposants à Cuba et à l’opposition cubaine de Miami. Cela représente 20 millions de dollars par an. Une partie de cet argent provient directement de la National Endowment for Democracy et de l’USAID, deux organisations liées à la CIA. Leur mandat consiste à transformer tout mécontentement à l’intérieur de Cuba en un défi politique pour la révolution cubaine.

Cadrage médiatique

La couverture par les grands médias des événements qui se sont déroulés à Cuba est un exemple classique de cadrage médiatique [“framing” en anglais et dans l’article original en néerlandais (NdT)]. Nous allons mettre en évidence certains de ses aspects.

Tout d’abord, il y a le vocabulaire utilisé. On ne parle pas de gouvernement ou d’administration, mais de « régime ». Cela suggère un système politique répréhensible, qui mériterait d’être changé (changement de « régime »). Ce terme ne sera jamais employé pour désigner des nations alliées, même si celles-ci peuvent avoir beaucoup de problèmes avec la démocratie ou les droits de l’homme. En Colombie, plus de 400 meurtres politiques ont été commis ces dernières années, mais on parle encore du « gouvernement » colombien. En Inde, des camps de masse ont été construits pour déporter deux millions d’habitants, principalement des musulmans. Pourtant, on ne parlera jamais du régime indien.

Dans le cas de Cuba, le mot « dictature » est également utilisé sans aucun problème ni la moindre nuance, alors que le pays dispose d’un système de consultation très étendu. Aucune décision fondamentale n’est prise sans que le peuple ne soit consulté de façon approfondie. Dans une dictature, on ne fait pas cela. De plus, dans nos propres systèmes politiques, on n’a ni l’habitude ni la volonté de consulter la population pour les décisions importantes. L’actuel gouvernement cubain, tout comme les précédents, a toujours pu compter sur un fort soutien populaire, sinon la révolution n’aurait jamais pas pu survivre dans des conditions aussi hostiles et pénibles.

Le cadrage, cela consiste également à surexposer ou à sous-exposer certains faits. Par exemple, les manifestations antigouvernementales étaient nettement moins nombreuses que les manifestations progouvernementales. Vous pouvez voir ci-dessous deux photographies de manifestations en soutien au gouvernement, respectivement à Camagüey et à La Havane. Ces images ont été soigneusement occultées par les grands médias. Pire encore, ces images ont été, comme nous l’avons observé plus haut, utilisées pour faire croire le contraire de ce qu’elles sont en réalité.

Camagüey

La Havane

En outre, le contexte économique et le facteur du blocus américain (« embargo » selon les médias grand public3) sont totalement sous-exposés. En trente ans, Cuba a perdu deux fois ses principaux partenaires commerciaux et investisseurs étrangers.4 Pour n’importe quel pays, cela constitue un désastre économique. Qui plus est, le pays est soumis au blocus économique le plus long de l’histoire mondiale et est privé de l’utilisation du dollar. Le blocus coûte au pays environ 5 % de son PIB par an. Imaginez qu’un pays comme la Belgique ne puisse pas commercer avec l’UE et utiliser l’euro dans ses transactions. Malgré cela, l’« embargo » n’est pas un facteur important pour les médias grand public. La cause des difficultés économiques, affirment-ils, réside dans l’incurie du gouvernement.

Nos médias offrent volontiers une tribune à Joe Biden. Le président du pays qui a une emprise économique sur Cuba peut affirmer qu’il est aux côtés du peuple cubain, ceci sans aucun commentaire critique de la part de ces médias. Le président mexicain Obrador a répondu à cela en déclarant que si les États-Unis veulent vraiment aider Cuba, ils devraient mettre fin au blocus économique. Ce message d’Obrador n’a pas été relayé par les médias grand public.

La question clé

En Afrique du Sud, plus de 70 personnes ont été tuées dans des émeutes au cours des derniers jours. En Inde, des millions d’agriculteurs sont descendus dans la rue pendant des semaines. En Colombie, au moins 44 personnes ont été tuées lors de manifestations au cours des trois derniers mois, et 500 autres personnes ont « disparu ». Ces événements n’ont pas ou peu fait la une des journaux. À Cuba, il y a eu quelques milliers de manifestants pendant une seule journée et cela a fait la une de la presse mondiale.

Si des événements sont particulièrement graves, tels que des catastrophes naturelles majeures, des troubles sociaux de grande ampleur, des guerres civiles, des coups d’État, etc., cela paraît évident qu’ils occupent une place prépondérante dans l’actualité mondiale. Mais, si ces événements n’entrent pas dans cette catégorie, la première question à se poser est la suivante : pourquoi la presse internationale s’y intéresse-t-elle, pourquoi les met-on ainsi en lumière et ne parle-t-on pas d’événements similaires ailleurs ?

En d’autres termes, qu’est-ce qui fabrique l’actualité ? Et le verbe est bien choisi, car les nouvelles sont fabriquées. Ou plutôt, une sélection est faite à partir de l’importante réserve quotidienne de nouveaux faits et événements du monde entier. Cette sélection est ensuite présentée dans un cadrage. Cette sélection et ce cadrage se font à partir d’un certain cadre idéologique, en faveur d’intérêts non exprimés, mais bien précis.

Cuba ne doit certes pas être passé sous silence par les médias. Il y a en effet des informations à rapporter. Par exemple, Cuba est le seul petit pays au monde à avoir développé ses propres vaccins contre la COVID-19. D’ici la fin de l’année, elle aura produit 100 millions de doses. Elle en exportera la plupart vers les pays qui en ont besoin. Il serait également intéressant de savoir pourquoi, malgré une situation économique difficile et un manque de médicaments, le pays compte 15 fois moins de décès dus à la COVID que la Belgique. Ou, à l’approche des Jeux olympiques, on pourrait se demander comment le pays a toujours réussi à obtenir un nombre proportionnellement élevé de médailles olympiques.

Apparemment, de tels articles ne sont pas conformes au cadre idéologique dans lequel opèrent nos médias. Dans ce cadre-là, la sélection et la présentation des sujets d’actualité concernant Cuba servent avant tout à dénigrer le pays. Les événements passés en sont la preuve flagrante.


  1. Le mot bot est dérivé de robot. Un bot ou bot social est un compte de réseau social qui n’est pas contrôlé par une personne, mais par un algorithme. Un tel bot partage et réutilise des messages existants, par exemple en fonction de certains sujets et hashtags. 

  2. Art. 4, §1, Loi du 22 mars 1940 : « Quiconque se livre à la propagande politique ou à toute autre activité politique et reçoit de ce fait des instructions d’une puissance ou d’une organisation étrangère, sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans et d’une amende de 100 à 10 000 francs, augmentée des décimes additionnelles. » 

  3. Un embargo signifie qu’un pays refuse de commercer avec un autre pays. Un blocus consiste à tenter d’interdire ou d’entraver le commerce avec des pays tiers. C’est clairement le cas avec le boycott économique étatsunien de Cuba. Cependant, le mot embargo sera utilisé, car il sonne moins grave. 

  4. La première fois, c’était en 1959, lorsque les États-Unis étaient le principal partenaire commercial et investisseur du pays. En 1989, c’était le cas avec le Bloc de l’Est. 

 

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