Les grands médias s’empressent d’aider le Pentagone à se disculper dans la frappe aérienne en Afghanistan

Les grands médias s’empressent d’aider le Pentagone à se disculper
dans la frappe aérienne en Afghanistan

Par Caitlin Johnstone

Guerre Impérialisme Propagande Médias
États-Unis Afghanistan
Article

Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Les médias de masse regorgent de titres annonçant qu’un « watchdog1 » a conclu, dans le cadre d’une enquête « indépendante », que les militaires US n’ont rien fait de mal lors d’une frappe aérienne menée en août à Kaboul, qui a tué dix civils et zéro combattant.

« Un examen indépendant du Pentagone a conclu que la frappe de drone des États-Unis qui a tué des civils et des enfants innocents de Kaboul, dans les derniers jours de la guerre d’Afghanistan, n’a pas été causée par une faute ni par une négligence, et il ne recommande aucune action disciplinaire », rapporte l’Associated Press dans un article intitulé « Le watchdog ne trouve aucune faute dans la frappe aérienne afghane lancée par erreur ».

Le terme « watchdog » n’apparaît nulle part ailleurs dans l’article, à part dans son titre, ce qui signifie qu’il a été choisi de manière calculée par un rédacteur de l’AP pour que le public (dont la grande majorité ne lit que les titres) le voie. Lorsque les gens entendent le terme « watchdog » en référence à la surveillance des institutions gouvernementales, ils pensent naturellement à l’usage standard de ce terme : des parties extérieures à l’institution surveillée, comme Amnesty International ou l’American Civil Liberties Union. Ils ne pensent certainement pas que les « chiens de garde » sont les institutions gouvernementales elles-mêmes, comme c’est le cas ici.

« L’examen, effectué par le lieutenant-général Sami Said de l’armée de l’air, a révélé des défaillances dans la communication et dans le processus d’identification et de confirmation de la cible du bombardement, selon un haut responsable de la Défense qui connaît le rapport », nous informe AP.

L’US Air Force est bien sûr une branche du département de la Défense des États-Unis. Le Pentagone a donc littéralement fait le coup du « nous avons enquêté sur nous-mêmes et nous nous sommes disculpés de tout acte répréhensible », et la presse grand public fait passer cela pour une réalité, de la même manière que le célèbre titre du New York Times de 1997 « La C.I.A. déclare n’avoir trouvé aucun lien entre elle-même et le commerce du crack ».

« Nous avons enquêté sur nous-mêmes
et nous nous sommes disculpés de tout acte répréhensible. »
[Mème internet (NdT)]

L’affirmation selon laquelle l’enquête était « indépendante » est justifiée plus loin dans le rapport de l’AP :

« En tant qu’inspecteur général de l’armée de l’air, Said n’avait aucun lien direct avec les opérations en Afghanistan et a donc été considéré comme un juge indépendant de l’affaire », peut-on lire dans l’article.

Ainsi, AP a appris de sa source, un haut fonctionnaire de la Défense, que le rapport est « indépendant », et a ensuite transmis cette affirmation à ses lecteurs comme s’il s’agissait d’un fait objectif, alors qu’il s’agit en réalité d’une affirmation d’un fonctionnaire du gouvernement des États-Unis. Cette sténographie du Pentagone est une faute professionnelle journalistique.

AP, avec Reuters et AFP, est l’une des trois agences de presse qui rédigent l’essentiel des reportages des médias internationaux dans le monde occidental. Les médias d’entreprise, qui ne prennent généralement pas la peine de faire leurs propres reportages originaux sur les affaires internationales, diffusent souvent des articles publiés par ces agences, ainsi que la propagande, la manipulation et les fautes professionnelles journalistiques qu’ils contiennent. Une recherche rapide montre que ce rapport de l’AP a déjà été repris et publié mot pour mot par Politico, The Independent, Yahoo! News et de nombreux autres médias.

Non seulement il n’y a clairement rien d’« indépendant » dans le fait que des fonctionnaires enquêtent sur leurs propres agences, mais la possibilité d’un véritable examen indépendant de la frappe aérienne a été rendue impossible, puisque le rapport du Pentagone sur la question a été classifié.

« Le rapport complet sur la frappe, qui comprend plusieurs recommandations sur la façon d’éviter des incidents similaires à l’avenir, est classifié », rapporte Business Insider, qui a également utilisé le terme « watchdog » dans son titre.

The Associated Press : « BRÈVE : Un examen du Pentagone conclut que la frappe de drone des États-Unis qui a tué des civils et des enfants innocents de Kaboul, dans les derniers jours de la guerre d’Afghanistan, n’a pas été causée par une faute ni par une négligence, et il ne recommande pas d’action disciplinaire, apprend @AP. »

Le monde est dominé par des agences gouvernementales opaques et non responsables qui sont légitimées et normalisées par les médias de masse. Le Pentagone a tué dix personnes, dont aucune n’était un combattant et dont sept étaient des enfants, a menti à ce sujet, a été démasqué, a enquêté sur lui-même et a trouvé que les auteurs de l’attaque n’étaient même pas coupables d’une simple négligence, puis a classé le rapport et s’est arrêté là. Les médias ont ensuite légitimé cette affaire en la qualifiant d’enquête « indépendante » menée par un « watchdog ».

Comme nous l’avons dit précédemment, il ne s’agit que de l’une des frappes aériennes lancées par le Pentagone et qui se comptent par milliers depuis le début de sa « guerre contre le terrorisme », dont un pourcentage énorme a fait des victimes civiles et dont pratiquement aucune n’a jamais fait l’objet d’une analyse aussi critique. La seule raison pour laquelle celle-ci fait l’objet d’une attention particulière est la nature hautement politisée du retrait d’Afghanistan du président Biden, que les médias ont critiqué agressivement pendant tout ce temps. Ce n’est que parce que cette dynamique a conduit à une enquête du New York Times qui a montré que la prétendue cible « EI-K2 » que le Pentagone prétendait avoir tuée était en fait un travailleur humanitaire nommé Zemari Ahmadi.

Le Dr Steven Kwon, cofondateur et président de l’organisation Nutrition and Education International où travaillait Ahmadi, a publié une déclaration  sur la conclusion de l’inspecteur général de l’armée de l’air :

« Cette enquête est profondément décevante et inadéquate, car nous nous retrouvons avec les mêmes questions qu’au départ. Je ne comprends pas comment l’armée la plus puissante du monde a pu suivre Zemari, un travailleur humanitaire, dans une voiture d’usage courant pendant huit heures, et ne pas découvrir qui il était, et pourquoi il se trouvait au siège d’une organisation humanitaire des États-Unis. Selon l’inspecteur général, il y a eu une erreur, mais personne n’a agi de manière fautive, et je me demande comment c’est possible ? Il est clair que les bonnes intentions militaires ne suffisent pas lorsque le résultat est 10 précieuses vies civiles afghanes perdues et des réputations ruinées. »

La force militaire la plus puissante jamais assemblée ne se soucie pas des êtres humains et n’a absolument aucun compte à rendre au public. C’est pourquoi ces choses se produisent, et c’est pourquoi elles continueront à se produire jusqu’à ce que toute cette structure de pouvoir corrompue cesse d’exister.

Sources :


Source de la photographie d’en-tête : David B. Gleason
The Pentagon — View from northeast. [taken on January 12, 2008]
https://www.flickr.com/photos/[email protected]/2196640900/
[ Creative Commons — CC BY-SA 2.0 ]


  1. Inspecteur, surveillant, contrôleur, enquêteur, vérificateur, observateur…
    Chien de garde… « watchdog » dans le texte original en anglais (NdT) 

  2. « ISIS-K » dans le texte original en anglais (NdT) 

 

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