Les grands médias rejoignent les antivax lorsqu’il s’agit de vaccins fabriqués en Chine et en Russie

Les grands médias rejoignent les antivax
lorsqu’il s’agit de vaccins
fabriqués en Chine et en Russie

Par Alan MacLeod

Une publication MintPress News

Covid-19 Pandémie Propagande Médias Géopolitique
États-Unis Chine Russie
Article

Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


« Il est frappant de constater à quel point les techniques utilisées par Fox News pour effrayer les citoyens au sujet de la campagne de vaccination étatsunienne [sont] similaires à celles qu’emploient le New York Times, Reuters et d’autres pour faire peur aux gens à propos des vaccins chinois. » — Jim Naureckas, Fairness and Accuracy in Reporting

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WASHINGTON — « Des centaines de travailleurs médicaux thaïlandais infectés malgré les vaccins Sinovac », titrait Reuters au début du mois. Le rapport détaillait comment 618 travailleurs médicaux thaïlandais vaccinés avec le vaccin chinois anti-COVID ont quand même été infectés, entraînant un décès. Comme c’est souvent le cas avec une agence de presse aussi influente, le récit de Reuters a été repris dans le monde entier par des centaines de publications, dont le Washington Post, Yahoo ! News et le New York Post.

Pourtant, l’article indique également que plus de 677 000 travailleurs médicaux thaïlandais ont reçu la dose, ce qui signifie que plus de 99,9 % des personnes vaccinées n’ont pas développé la COVID-19 — un fait qui va à l’encontre des implications du titre. Une large majorité des consommateurs de nouvelles ne lisent pas au-delà du titre, ce qui signifie qu’ils ont eu la fausse impression que Sinovac est inefficace.

Une vaccination complète n’offre pas une protection totale contre la COVID-19. Fin juin, CNBC a indiqué que plus de 4 000 Étatsuniens vaccinés avaient été hospitalisés à cause du virus, dont 750 étaient morts. Pourtant, Reuters a transformé cette nouvelle en une occasion de répandre la méfiance à l’égard de Sinovac en Thaïlande, qui connaît actuellement un pic rapide et sans précédent de cas liés au coronavirus.

L’article a également profité de l’occasion pour présenter le gouvernement des États-Unis et la société étatsunienne Pfizer comme des sauveurs en indiquant que « la Thaïlande attend des États-Unis un don de 1,5 million de vaccins Pfizer-BioNTech dans le courant du mois ». Pourtant, dans un pays de 70 millions d’habitants, cette contribution est loin d’être une solution. Les liens étroits de Reuters à la fois avec le gouvernement étatsunien et avec Pfizer rendent ce cadrage particulièrement discutable. Jim Smith, président de la Fondation Thomson Reuters et ancien président et PDG de Thomson Reuters, fait également partie du conseil d’administration de Pfizer. Par ailleurs, Dawn Scalici, l’ancienne directrice commerciale mondiale de Reuters, a passé 33 ans à la CIA, où elle a gravi les échelons jusqu’au poste de directrice principale, supervisant les opérations de l’agence en Irak. Elle a quitté son poste de responsable du renseignement national pour l’hémisphère occidental auprès du directeur du renseignement national pour, selon ses propres termes, « faire progresser la capacité de Thomson Reuters à répondre aux besoins disparates du gouvernement étatsunien ».

C’est loin d’être la première fois que Reuters pousse la paranoïa antivax contre les vaccins chinois comme Sinovac ou Sinopharm. En janvier, l’agence de presse a publié un article intitulé « Un volontaire péruvien participant à un essai de vaccin Sinopharm meurt d’une pneumonie due à la COVID-19, selon l’université ». Pourtant, le texte contenait une déclaration de l’université indiquant que le participant faisait partie du groupe de contrôle qui n’a reçu qu’un placebo, ce qui signifie qu’il est mort parce qu’il n’a pas reçu le vaccin, et non pas parce qu’il l’a reçu, comme le laisse clairement entendre le titre.

En mai, Reuters a également publié un article intitulé « Les experts de l’OMS expriment une “très faible confiance” dans certaines données sur le vaccin Sinopharm COVID-19 ». Pourtant, à la lecture du rapport, l’OMS affirmait avoir « une confiance générale dans la capacité [du vaccin] à prévenir la maladie ». Le seul reproche fait par le rapport est que la phase d’essai n’a pas inclus suffisamment de personnes appartenant à certains groupes à risque, comme les femmes enceintes ou les personnes âgées, ce qui signifie qu’il n’est pas certain que l’essai ait démontré de manière catégorique que le vaccin est indiscutablement sûr pour certaines personnes présentant des comorbidités. Mais qu’est-ce qu’un profane, peu familier de la terminologie scientifique, pourrait bien retenir de ce titre ?

La semaine dernière, l’article de Reuters intitulé « Le vaccin de Sinovac trouve des partisans à Singapour malgré les questions sur son efficacité ailleurs » affirmait que la raison pour laquelle la cité-État insulaire importait le vaccin chinois était que « Singapour ne voulait pas contrarier Pékin », et non pas que le vaccin constituait une défense efficace contre un virus mortel.

Et, plus tôt cette semaine, l’influente agence de presse a publié un article intitulé « Le vaccin COVID-19 de Sinopharm déclenche une réponse plus faible en anticorps contre le variant Delta — Étude », bien que l’université qui a mené l’expérience ait déclaré que « Ce vaccin s’est avéré très efficace également contre le variant Delta ». Le médecin qui a supervisé l’étude a conclu que « lorsqu’il s’agit du Delta et d’autres variants, le vaccin Sinopharm produit des niveaux de réponses en anticorps similaires à ceux des personnes qui ont été infectées naturellement, ce qui est très bien ». Ces propos ont été rapportés par les médias chinois, mais pas par Reuters, dont l’article a véhiculé l’exact contraire.

Toutes les fausses nouvelles qu’il est possible d’imprimer

Reuters est loin d’être le seul média qui semble mener une croisade pour discréditer Sinopharm et Sinovac. L’année dernière, le New York Times a publié un article intitulé « Le Brésil reprend l’essai d’un vaccin chinois après une brève suspension suite au décès d’un volontaire ». Ce n’est que dans l’avant-dernier paragraphe qu’il informait le lecteur que la personne en question s’était suicidée. À moins que le vaccin ne soit censé avoir déclenché cela (ce qui n’a pas été affirmé), la prémisse de l’article est sans valeur. « Un Brésilien se suicide » ne fait pas la une du Times. Pourtant, cet incident a eu les honneurs de deux articles différents. Il n’est pas facile de voir, derrière le choix du titre et du sujet, un autre motif que celui d’un attrape-clics irresponsable, ou que celui d’une intention malveillante et délibérée.

Un récent exposé du Times s’est également appuyé sur des insinuations pour discréditer la Chine, son titre étant « Ils se sont fiés aux vaccins chinois. Maintenant, ils luttent contre les foyers épidémiques ». L’article présentait le profil d’un groupe de trois pays — Bahreïn, la Mongolie et les Seychelles — qui avaient acheté et administré les vaccins Sinopharm et Sinovac. « Tous les trois ont fait confiance, du moins en partie, à des vaccins de fabrication chinoise facilement accessibles, ce qui leur a permis de lancer d’ambitieux programmes de vaccination alors qu’une grande partie du monde s’en passait », écrit l’auteure Sui-Lee Wee, qui ne cesse de les comparer défavorablement aux vaccins de fabrication étatsunienne ; « Mais au lieu d’être libérés du coronavirus, les trois pays sont maintenant confrontés à une recrudescence des infections ».

Le NYT a publié un article rempli de rhétorique sinophobe et d'images alarmantes.

Mais ce dont le Times n’a pas informé ses lecteurs, c’est que la grande majorité des cas graves ou mortels dans ces pays sont survenus chez des personnes non vaccinées. Le ministère de la Santé des Seychelles l’a confirmé et continue d’implorer la population d’accepter le vaccin chinois, en sachant qu’il est sûr. Comme l’a déclaré le ministère de la Santé jeudi, « la désinformation prolonge la pandémie de COVID-19 et peut mettre des vies en danger en amenant les gens à prendre des décisions de façon mal informée ».

Enkhsaihan Lkhagvasuren, responsable de la mise en œuvre de la politique de santé publique au ministère de la Santé de Mongolie, a fait une déclaration similaire, en soulignant que 96 % des décès récents dus à la COVID-19 dans son pays sont survenus chez des personnes qui n’étaient pas complètement vaccinées. Dans le même temps, le nombre de cas quotidiens au Bahreïn était déjà en chute libre depuis un mois avant la publication de l’article de Wee, et le pays enregistre actuellement une moyenne de moins de 100 nouveaux cas par jour.

Le New York Times sème depuis longtemps des calomnies à propos du danger des produits chinois, en diffusant des articles tels que :

  • « Dans la course au vaccin contre le coronavirus, la Chine s’écarte des sentiers officiels. » (16 juillet 2020) ;
  • « La Chine donne des vaccins Covid-19 non approuvés à des milliers de personnes, avec des risques inconnus. » (26 septembre) ;
  • « Vaccin non approuvé ? Pas de problème en Chine, où les gens se bousculent pour se faire piquer. » (17 novembre) ;
  • « Le vaccin chinois Covid-19 reçoit une impulsion majeure, mais des doutes subsistent. » (9 décembre) ;
  • « La Turquie et le Brésil affirment que le vaccin chinois est efficace, mais avec peu de données à l’appui. » (25 décembre) ;
  • « La Chine a tout ce dont elle a besoin pour vacciner des millions de personnes, à l’exception de vaccins approuvés. » (29 décembre) ;
  • « Les résultats décevants du vaccin chinois constituent un revers pour les pays en voie de développement. » (13 janvier) ;
  • « La Chine voulait montrer ses vaccins. Cela se retourne contre elle. » (25 janvier).

Tous ces articles ont été écrits ou coécrits par Wee, une journaliste sans formation scientifique ou médicale, selon sa biographie sur LinkedIn. Et tous reposaient sur des insinuations et des conjectures pour répéter le même message général.

Le Washington Post a également dénigré ce qu’il considère comme « les vaccins de qualité inférieure de la Chine ». Le chroniqueur Josh Rogin a avancé constamment l’hypothèse controversée d’une fuite en laboratoire, même lorsque d’autres médias la décrivaient comme une théorie du complot sans fondement.

Condamner dans son pays le scepticisme à l’égard des vaccins, le promouvoir à l’étranger

Le New York Times condamne depuis longtemps le scepticisme à l’égard des vaccins dans son pays, fustigeant les conservateurs pour leur réticence à se faire vacciner. Présentant l’extrême droite comme une menace directe pour la sécurité nationale, le Times a averti en mars que « des organisations extrémistes dénoncent désormais la sécurité et l’efficacité des vaccins contre le coronavirus dans le but de miner le gouvernement ». « La méfiance à l’égard d’un vaccin contre le coronavirus pourrait mettre en péril l’immunité générale », s’inquiétait-il en juillet 2020, ajoutant que « [des] milliards sont versés pour développer un vaccin, mais le calendrier accéléré et les fanfaronnades du président Trump produisent une toute nouvelle catégorie de patients hésitant à se faire vacciner ».

L’agence Reuters s’est elle aussi présentée comme une organisation proscience, et a même créé un service de vérification des faits1 pour démystifier2 les rumeurs concernant les vaccins. Or, une indice du niveau de soin apporté à tout cela peut être observée dans une vérification des faits datant de juin, qui commence par la phrase « Reclassement pour corriger une coquille dans le paragraphe deux et le titre » — de toute évidence, une note de l’auteur à l’équipe de rédaction. Pendant près d’un mois, aucune correction n’a été apportée, ce qui laisse penser que personne au sein de l’agence de presse ne l’a lue, que ce soit avant ou après sa publication.

« Il est frappant de constater à quel point les techniques utilisées par Fox News pour effrayer les citoyens au sujet de la campagne de vaccination étatsunienne [sont] similaires à celles qu’emploient le New York Times, Reuters et d’autres pour faire peur aux gens à propos des vaccins chinois », a déclaré à MintPress Jim Naureckas, rédacteur en chef de Fairness and Accuracy in Reporting, organisation de surveillance des médias. « Il n’est pas difficile de tirer parti de la méconnaissance des probabilités par les profanes pour faire passer un petit danger pour un grand. Dans les deux cas, cependant, les médias mettent la vie des personnes en danger dans un but politique — en fait, ils mènent une guerre bactériologique par le biais de la guerre psychologique », a-t-il ajouté.

Une telle méfiance n’a pas lieu d’être. Sinopharm et Sinovac sont tous deux des vaccins à base de virus inactivés, c’est-à-dire, utilisant des particules virales inactivées ou tuées qui ne peuvent pas se répliquer. Cette méthode est l’une des techniques les plus anciennes et les mieux maîtrisées, et est utilisée par Jonas Salk pour créer son célèbre vaccin contre la polio. La méthode est toujours utilisée pour fabriquer les vaccins modernes contre l’hépatite A et la grippe. Sinopharm et Sinovac contiennent des protéines auxquelles le système immunitaire de l’organisme réagit en stimulant la production d’anticorps anti-COVID, le préparant ainsi à combattre toute infection réelle ultérieure. Les vaccins ont été conçus pour être plus efficaces contre les cas plus graves de COVID-19, les études montrant que les deux inventions sont suffisamment capables de prévenir les infections symptomatiques et sont particulièrement utiles pour éviter les hospitalisations.

Un ennemi familier

La Chine n’est pas la seule source étrangère de vaccins envers laquelle les médias occidentaux font preuve d’une profonde hostilité ; le vaccin russe Sputnik V a également suscité un scepticisme considérable. Reuters a diffusé une série d’articles soulignant les prétendues lacunes du Sputnik, y compris une brève indiquant que le Brésil avait rejeté le vaccin. Or, cela a été publié plus d’un mois après qu’un rapport du ministère étatsunien de la Santé et des Services sociaux s’est vanté que l’une de ses meilleures actions en 2020 avait été de combattre « l’influence malveillante » de la Russie dans l’hémisphère occidental en faisant pression sur le gouvernement brésilien pour qu’il évite le Sputnik. Lorsque cette information a été reprise par Brasil Wire et d’autres médias locaux, elle a provoqué un scandale national.

Le Fonds russe d’investissement direct (RDIF), qui détient les droits de Sputnik, a décrit Reuters comme menant une campagne de désinformation par le biais de reportages « faux et inexacts » qui sont remplis de sources anonymes provenant des groupes de pression pharmaceutiques occidentaux. Il convient de noter ici que Reuters a été secrètement financée par le gouvernement britannique pendant la guerre froide pour mener une propagande antisoviétique et que des documents ayant fait l’objet de fuites montrent que cette relation étroite se poursuit encore aujourd’hui. Le ministère britannique des Affaires étrangères et du Commonwealth collabore avec l’entreprise dans le cadre d’opérations visant à « affaiblir la Russie », selon ses propres termes. Il n’est pas exclu qu’un accord similaire soit mis en place avec la Chine.

Le Washington Post a également fait preuve du même scepticisme à l’égard des vaccins provenant de pays ennemis. Dans un article intitulé « Les Russes et les Chinois vantent leurs vaccins. Devrions-nous leur faire confiance ? », le journal a permis à un scientifique du fabricant de vaccins concurrent Moderna de déclarer que nous devrions prendre les résultats russes et chinois « avec beaucoup de pincettes », ce qui semble confirmer les accusations du RDIF. La même source de Moderna a avancé que la Russie ne permettrait jamais que son vaccin soit soumis à un processus d’approbation par les régulateurs de l’UE, une affirmation qui a été presque immédiatement réfutée.

Comme les vaccins chinois, l’efficacité de Sputnik a été confirmée, des études montrant qu’il peut se targuer d’un taux d’efficacité de 92 %.

Fabriquer un nouvel ennemi

La vague de scepticisme à l’égard des vaccins (étrangers) ne repose pas sur la science, mais plutôt sur des considérations géopolitiques. Au cours de la dernière décennie, la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie sont devenues les principaux rivaux internationaux des États-Unis. En 2011, l’administration Obama a entamé ce qu’elle a appelé le « pivot vers l’Asie » des États-Unis — une tentative d’encercler Pékin avec des bases militaires. Aujourd’hui, il y en a plus de 400 qui encerclent la République populaire.

Le budget 2021 du Pentagone indique clairement qu’il y aura un éloignement significatif du Moyen-Orient pour un redéploiement des ressources vers l’Asie de l’Est, qui deviendra le « théâtre prioritaire » des États-Unis dans les années à venir. Une autre région de conflit sera l’Arctique, où le réchauffement des températures ouvrira de précieuses voies maritimes à l’exploitation. Déjà, nombreux sont ceux qui, à Washington, plaident pour l’occupation de la Norvège afin de contrer une supposée menace russe.

L’alarmisme constant de la presse a eu un effet important : un récent sondage a révélé que l’opinion publique étatsunienne à l’égard de la Chine et de la Russie s’est effondrée et est tombée en dessous des niveaux de la guerre froide, avec, respectivement à propos de ces deux pays, seulement 20 % et 22 % des Étatsuniens ayant une opinion positive.

On est loin du constat d’il y a neuf ans, où les mêmes sondages montraient que l’opinion publique envers la Chine était résolument positive. Et lorsque Mitt Romney a tenté de présenter la Russie comme l’ennemi géopolitique numéro un des États-Unis lors des débats présidentiels de 2012, ses adversaires démocrates l’ont raillé sans relâche. « Les années 1980 appellent maintenant pour demander le retour de leur politique étrangère… la guerre froide est terminée depuis 20 ans », a plaisanté Barack Obama.

Aujourd’hui, il n’y a guère de désaccord entre les deux partis quant à l’identité des deux principaux ennemis des États-Unis, et la rhétorique et les bruits de bottes continuent de s’intensifier. En février, le Conseil atlantique — le groupe de réflexion3 semi-officiel de l’OTAN, composé de hauts responsables militaires des États membres de l’OTAN — a publié  un rapport de 26 000 mots décrivant la Chine comme « le défi le plus important auquel les États-Unis sont confrontés » aujourd’hui. Le rapport conseille aux États-Unis d’utiliser la puissance de leur armée pour tracer un certain nombre de « lignes rouges » autour de la Chine, au-delà desquelles les États-Unis répondraient. Il s’agit essentiellement de toute action militaire chinoise ou nord-coréenne dans la région Asie-Pacifique, ou de toute cyberattaque chinoise contre les États-Unis ou leurs alliés. Un manquement à ces mesures, ont-ils conseillé au président Biden, entraînerait une « humiliation nationale ».

Le rapport expose également ce à quoi ressemblerait une politique chinoise réussie d’ici 2050 : « [Les] États-Unis et leurs principaux alliés continuent de dominer l’équilibre régional et mondial des forces dans tous les principaux indicateurs de puissance », le chef de l’État Xi Jinping « a été remplacé par une direction du parti plus modérée ; et […] le peuple chinois lui-même en est venu à remettre en question et à contester la proposition du Parti communiste, vieille d’un siècle, selon laquelle l’ancienne civilisation chinoise est à jamais vouée à un avenir autoritaire ». En d’autres termes, la pression étatsunienne a entraîné un changement de régime à Pékin.

En mai, les dirigeants politiques et militaires des pays occidentaux se sont réunis au sommet de l’Alliance des démocraties, où l’un des principaux points de discussion a été la création d’une « OTAN asiatique » pour repousser ce qu’ils considéraient comme une agression chinoise intolérable dans la région. Le lieutenant-général H. R. McMaster a approuvé ce plan, décrivant le Parti communiste chinois comme étant sans aucun doute la menace numéro un pour la démocratie dans le monde.

Mais, alors que la Chine ne fait pas naviguer ses navires de guerre devant les côtes de la Californie ou du Maine, c’est même le contraire qui se produit à l’autre bout du monde. Tout au long des années 2020 et 2021, les États-Unis ont entrepris une série d’actions militaires provocatrices, surveillant les défenses côtières chinoises depuis la mer et les airs. En juillet de l’année dernière, l’U.S.S. Peralta s’est approché à 41 milles nautiques de la frontière maritime de la Chine. Entre-temps, des bombardiers nucléaires étatsuniens ont survolé des navires chinois près de l’île du Hainan.

Guerre économique

Parallèlement au renforcement militaire, les États-Unis mènent aussi une guerre économique contre leurs ennemis, en tentant de freiner l’initiative chinoise « Belt and Road », un vaste plan de développement économique pour l’Asie, l’Europe, l’Afrique et l’Australasie. Avec le même manque de succès, les États-Unis ont tenté de cajoler l’Allemagne pour qu’elle abandonne le gazoduc Nord Stream 2, qui permettra de pomper jusqu’à 110 milliards de m3 de gaz russe en Allemagne (et dans une grande partie de l’Europe), forgeant ainsi une interdépendance économique plus profonde entre les deux pays. La Chine et la Russie sont également soumises à un régime de sanctions considérable de la part des États-Unis.

Parmi les autres mesures de pression économique, l’administration Trump a tenté de forcer l’entreprise de média social TikTok, détenue par la Chine, à se vendre à un rival étatsunien, a essayé de bloquer le déploiement de la technologie 5G au niveau mondial menée par l’entreprise chinoise Huawei, et s’est appuyée sur des plateformes de réseaux sociaux pour faire taire les voix chinoises. L’année dernière, un groupe de réflexion financé par le gouvernement étatsunien a convaincu Twitter de supprimer plus de 170 000 comptes favorables au gouvernement chinois en une seule journée.

La pandémie de la COVID-19 a été l’outil opportun pour renforcer le sentiment anti-chinois au sein de l’opinion publique étatsunienne, Trump et Biden instrumentalisant à des fins politiques le fait que l’origine du virus semble être chinoise. Trump lui-même l’a constamment appelé le « virus chinois » et, de façon encore plus sarcastique, le « Kung Flu4 ». Allant plus loin, le sénateur de Floride Rick Scott a affirmé que chaque citoyen chinois était un espion communiste et devait être traité comme tel. Dans un tel climat, les attaques racistes contre les Étatsuniens d’origine asiatique ont explosé.

La Russie a, elle aussi, été la cible d’une guerre de l’information similaire, le diffuseur public russe RT ayant été retiré des ondes sur certains marchés étatsuniens et son personnel ayant été contraint de s’enregistrer en tant qu’agent étranger en vertu d’une loi adoptée en 1938 pour contrer la propagande nazie. Les deux pays ont également été accusés d’utiliser des armes à micro-ondes jusqu’alors inconnues contre des agents secrets et des diplomates étatsuniens.

Un monde à l’envers

Un certain nombre d’articles dans les médias institutionnels suggèrent que ce qu’ils craignent des vaccins chinois et russes n’est pas qu’ils soient inefficaces, mais qu’ils soient bel et bien efficaces et qu’ils permettent à ces pays de remporter des victoires diplomatiques. « La Chine et la Russie utilisent les vaccins contre le coronavirus pour étendre leur influence. Les États-Unis restent sur la touche », titrait le Washington Post. Le New York Times semblait d’accord : « Le Brésil a besoin de vaccins. La Chine en profite », écrit-il en s’inquiétant du fait que Sinopharm et Sinovac donnent à la Chine « un énorme pouvoir dans les nations ravagées par la pandémie », et en notant que le Brésil a récemment adouci sa position intransigeante contre le réseau 5G de Huawei, soi-disant en réponse à l’aide de la Chine. L’idée que les États-Unis pourraient contrecarrer cela en utilisant leur énorme pouvoir politique et diplomatique pour renoncer aux droits de propriété intellectuelle sur la production des vaccins — ce qui signifie que ceux-ci pourraient être fabriqués librement dans le monde entier — n’a pas été envisagée.

La pandémie de COVID-19 a mis en évidence les profondes inégalités qui existent dans le monde. Aux États-Unis et dans d’autres pays riches qui les ont accumulés, les vaccins sont abondants et disponibles gratuitement pour tous. Mais ils ont été accueillis avec un énorme scepticisme par le public. Un sondage Morning Consult a révélé que 30 % des Étatsuniens sont toujours sceptiques à leur égard ou refusent catégoriquement de se faire vacciner. Dans ce qui est devenu une guerre culturelle partisane, plus de 97 % des Étatsuniens récemment hospitalisés et 99,5 % de ceux qui meurent de la COVID-19 ne sont pas vaccinés, selon le CDC et le ministère de la Santé.5

Pendant ce temps, dans les pays du Sud, le désir de se faire vacciner est immense, mais les actions des États-Unis y font obstacle. Les nations occidentales, qui possèdent bien plus de vaccins qu’elles ne pourront jamais en utiliser elles-mêmes, refusent de renoncer aux droits de propriété intellectuelle, ce qui fait obstacle à une production mondiale. En outre, les sanctions étatsuniennes empêchent Cuba d’importer les matières premières dont elle a besoin pour augmenter la production de ses vaccins COVID. L’île connaît aussi une pénurie de seringues, en raison du blocus étatsunien, ce qui signifie qu’elle ne peut même pas vacciner complètement ses propres citoyens.

Alors que de nombreux Étatsuniens considèrent que le coronavirus n’est plus qu’un souvenir, il fait toujours rage à travers le monde, avec plus de 8 000 décès par jour et plus d’un demi-million de tests positifs, alors que le monde entre dans une troisième vague d’infections. De nombreux pays ont à peine commencé à vacciner leurs populations, et les rapports laissent entendre que les pauvres de ce monde devront attendre jusqu’en 2024, voire plus, pour recevoir un vaccin. Par exemple, la République démocratique du Congo — le troisième plus grand pays d’Afrique et le deuxième plus peuplé — n’a vacciné que 0,09 % de ses citoyens (moins de 1 sur 1 000).

Des vaccins en provenance d’autres pays pourraient remédier à cette grave pénurie. Pourtant, il est clair que beaucoup à Washington ne veulent pas que cela se produise. Les médias institutionnels ont passé les 18 derniers mois à insister pour que nous fassions « confiance à la science » et à condamner les théories conspirationnistes de nos concitoyens sur la fiabilité des vaccins. Pourtant, lorsqu’il s’agit de vaccins étrangers, cette conviction dans la méthode scientifique est sacrifiée sur l’autel de la politique, mettant en danger la vie des personnes pour faire avancer les objectifs géopolitiques des États-Unis.

Le message systématiquement adressé au monde par les médias étatsuniens est le suivant : « Les vaccins chinois (et russes) sont inefficaces ou dangereux. Ne les prenez pas ». En plus d’être factuellement faux, pour de nombreux habitants du Sud, Sinovac, Sinopharm ou Sputnik sont leur seul choix, ce qui signifie que ce message met en danger des millions de personnes. D’autres n’ont aucun accès aux vaccins.

De même, le scepticisme national à l’égard des vaccins a été fermement condamné, avec des personnes et des organisations exclues des médias sociaux et même empêchées d’utiliser des plateformes telles que Patreon pour soutenir leur travail. Mais le scepticisme international à l’égard des vaccins n’est non seulement pas censuré, mais il est activement encouragé et promu par nombre de nos sources d’information les plus importantes et les plus respectées, qui, dans une attitude d’irresponsabilité extraordinaire, mettent activement en danger la vie des personnes dans le but de marquer des points politiques.

Sources :


Source de la photographie d’en-tête : Gobierno de Guatemala
Vacunacion Covid-19 a personas con síndrome Down.4216 [taken on July 27, 2021]
https://www.flickr.com/photos/guatemalagob/51339438108/
[ Public Domain — Mark 1.0 ]


  1. fact checking, dans le texte original en anglais ; parfois utilisé dans le français en tant qu’anglicisme. (NdT) 

  2. debunking, dans le texte original en anglais ; parfois utilisé dans le français en tant qu’anglicisme. (NdT) 

  3. think tank, dans le texte original en anglais ; parfois utilisé dans le français en tant qu’anglicisme. (NdT) 

  4. Kung Flu est un jeu de mots faisant, bien sûr, référence à Kung Fu ; le terme anglais flu se traduit en français par grippe. (NdT) 

  5. Surgeon General, dans le texte original en anglais. (NdT) 

 

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