La Chine et la Russie déclarent une « nouvelle ère » de multipolarité, défiant l’interventionnisme des États-Unis

La Chine et la Russie
déclarent
une « nouvelle ère » de multipolarité,
défiant l’interventionnisme
des États‑Unis

Par Ben Norton

Une publication Multipolarista

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Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Après leur rencontre à Pékin, le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine ont publié une déclaration commune précisant les divisions idéologiques de la nouvelle guerre froide : l’Eurasie appelle à la multipolarité, à la coopération, à la souveraineté et à la « redistribution du pouvoir dans le monde » contre l’hégémonie unipolaire et l’interventionnisme des États-Unis.

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Le 4 février 2022 pourrait bien rester dans les manuels d’histoire comme une date importante dans l’évolution de la politique mondiale.

Ce jour-là n’était pas seulement celui de l’inauguration des XXIVes Jeux olympiques d’hiver à Pékin, mais aussi celui d’une rencontre historique entre les présidents de la Chine et de la Russie.

Xi Jinping et Vladimir Poutine ont signé une série d’accords économiques et politiques importants, approfondissant l’intégration des deux superpuissances eurasiennes.

Parmi ceux-ci figure un accord majeur de 30 ans dans le cadre duquel la Russie fournira du gaz à la Chine avec un nouveau gazoduc, les deux parties du transfert d’énergie étant gérées par des sociétés d’État. Et, signe de leurs efforts mutuels pour contester la domination du dollar US, ils ont décidé de régler les ventes en euros.

À la suite de la réunion Xi-Poutine, les gouvernements chinois et russe ont publié une longue déclaration commune annonçant une « nouvelle ère » de multipolarité, proposant un nouveau modèle politique international qui laissera derrière lui l’ordre hégémonique unipolaire dominé par Washington.

D’une longueur de plus de 5 000 mots, la déclaration commune est en quelque sorte un manifeste. Elle a de toute évidence été soigneusement rédigée avant la réunion, et elle définit clairement les lignes idéologiques contrastées de la nouvelle guerre froide : d’un côté, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, qui défendent un statu quo fondé sur l’unilatéralisme et l’interventionnisme (c’est-à-dire l’impérialisme) ; de l’autre, la Chine, la Russie et leurs alliés, qui construisent un nouveau système ancré dans le multilatéralisme et la souveraineté.

« Le monde connaît des changements considérables, et l’humanité entre dans une nouvelle ère de développement rapide et de transformation profonde », annonce la déclaration conjointe.

Dans cette « nouvelle ère », une « tendance à la redistribution du pouvoir dans le monde est apparue », écrivent les puissances eurasiennes. Le centre du pouvoir n’est plus concentré dans les capitales des puissances colonialistes occidentales transatlantiques ; l’Est et le Sud se sont levés.

Pékin et Moscou n’auraient guère pu être plus directs dans ce qu’ils proposent comme alternative : ils « condamnent la pratique de l’ingérence dans les affaires intérieures d’autres États à des fins géopolitiques » et appellent, à la place, à « établir un système multipolaire juste de relations internationales », en utilisant le mot « multipolaire » quatre fois et « multilatéral » onze fois encore.

La Chine et la Russie demandent à l’OTAN d’« abandonner la mentalité de la guerre froide »

La déclaration historique sino-russe a été marquée par son appel à la désescalade et son insistance sur le fait que l’OTAN doit cesser de s’étendre et « abandonner ses approches idéologisées de guerre froide, pour respecter la souveraineté, la sécurité et les intérêts des autres pays ».

Le fait que la déclaration conjointe utilise un tel langage (elle met en garde à trois reprises contre la mentalité de « guerre froide » du bloc dirigé par les États-Unis) montre de façon évidente que les puissances eurasiennes sont pleinement conscientes que Washington mène une deuxième guerre froide et qu’elle ne cherche rien de moins que le renversement des gouvernements de Pékin et de Moscou.

L’ancien secrétaire d’État Mike Pompeo a clairement exprimé cet objectif dans un discours belliqueux prononcé en 2020 à la bibliothèque Richard Nixon, dans lequel il a déclaré : « Nous, les nations du monde qui aiment la liberté, devons inciter la Chine à changer. » L’ancien directeur de la CIA a insisté : « Protéger nos libertés du Parti communiste chinois est la mission de notre temps. »

Puis, en 2021, le think tank (groupe de réflexion) de facto de l’OTAN, l’Atlantic Council, a publié « The Longer Telegram », sur le modèle du « long télégramme » du partisan de la guerre froide George Kennan, qui a élaboré la politique d’endiguement des États-Unis vis-à-vis de l’Union soviétique. The Longer Telegram affirme que le président chinois Xi doit être remplacé et que Pékin doit être contraint « de conclure qu’il est dans l’intérêt de la Chine de continuer à opérer au sein de l’ordre international libéral dirigé par les États-Unis plutôt que de construire un ordre rival ».

Les gouvernements de Pékin et de Moscou suivent de près cette évolution et savent où elle mène. La déclaration qu’ils ont publiée le 4 février constitue leur réponse commune, appelant « à l’établissement d’un nouveau type de relations entre les puissances mondiales sur la base du respect mutuel, de la coexistence pacifique et de la coopération mutuellement bénéfique », au lieu du conflit.

Ce n’est pas une coïncidence si cette rencontre entre Xi et Poutine à Pékin — leur première réunion en face à face depuis le début de la pandémie du Covid-19 — et la déclaration conjointe qui l’accompagnait sont également intervenues à un moment de tensions accrues entre l’OTAN et la Russie.

La crise fabriquée en Ukraine fin 2021 et début 2022, associée au refus flagrant du bloc occidental de reconnaître la moindre des préoccupations de Moscou en matière de sécurité, a montré que l’OTAN estime avoir le droit de s’étendre en permanence et d’encercler militairement la Russie.

Ainsi, alors que la déclaration conjointe demande une désescalade, « réitérant la nécessité de consolider et non de diviser la communauté internationale, la nécessité de coopérer et non d’affronter », elle souligne également que Pékin et Moscou sont prêts à se défendre.

Les puissances eurasiennes insistent sur le fait « que les nouvelles relations interétatiques entre la Russie et la Chine sont supérieures aux alliances politiques et militaires de la [première] guerre froide ».

La Chine et la Russie proposent la multipolarité et le « bien-être pour tous » à la place de l’unilatéralisme et de l’interventionnisme des États-Unis

Dans une référence sans ambiguïté à la politique étrangère des États-Unis, la déclaration conjointe sino-russe estime que les politiques d’unilatéralisme et d’ingérence de Washington ne représentent qu’une « minorité » et doivent cesser :

« Certains acteurs, qui ne représentent qu’une minorité à l’échelle internationale, continuent de préconiser des approches unilatérales pour traiter les questions internationales et de recourir à la force ; ils s’immiscent dans les affaires intérieures d’autres États, portant atteinte à leurs droits et intérêts légitimes, et incitent aux contradictions, aux différences et à la confrontation, entravant ainsi le développement et le progrès de l’humanité, contre l’opposition de la communauté internationale. »

Pékin et Moscou juxtaposent ces pratiques interventionnistes de l’impérialisme des États-Unis à une proposition de multipolarité et de « bien-être pour tous » :

« [La Chine et la Russie] appellent tous les États à rechercher le bien-être pour tous et, à cette fin, à instaurer le dialogue et la confiance mutuelle, à renforcer la compréhension mutuelle, à défendre des valeurs humaines universelles telles que la paix, le développement, l’égalité, la justice, la démocratie et la liberté, à respecter le droit des peuples à déterminer de manière indépendante les voies de développement de leurs pays, ainsi que la souveraineté et les intérêts des États en matière de sécurité et de développement, à protéger l’architecture internationale pilotée par les Nations unies et l’ordre mondial fondé sur le droit international, à rechercher une véritable multipolarité, les Nations unies et leur Conseil de sécurité jouant un rôle central et de coordination, à promouvoir des relations internationales plus démocratiques et à garantir la paix, la stabilité et le développement durable dans le monde entier. »

L’utilisation par la déclaration de l’expression « ordre mondial fondé sur le droit international » est importante, car il s’agit d’un rejet du concept vague de l’ordre international dit « fondé sur des règles » que le gouvernement des États-Unis a tenté d’imposer au monde.

Les ambassadeurs de la Chine et de la Russie aux États-Unis ont publié un article commun en novembre 2021 qui soulignait un point similaire, écrivant :

« Il n’y a qu’un seul système international dans le monde, c’est-à-dire le système international avec les Nations unies en son cœur. Il n’y a qu’un seul ordre international, c’est-à-dire celui qui repose sur le droit international. Et il n’y a qu’un seul ensemble de règles, c’est-à-dire les normes de base régissant les relations internationales fondées sur les objectifs et les principes de la Charte des Nations unies. Faire étalage de l’“ordre international fondé sur des règles” sans se référer à l’ONU et au droit international et tenter de remplacer les règles internationales par les diktats de certains blocs relève du révisionnisme et est évidemment antidémocratique. »

La déclaration sino-russe de février reprend une grande partie de ce que les ambassadeurs ont écrit en novembre, tout en étoffant la perspective eurasienne.

Les deux déclarations défendent fermement la démocratie, mais dans une définition plus complète et élargie du terme qui reflète une véritable démocratie populaire, et non un système superficiel dans lequel « les gens ne sont réveillés qu’au moment de voter et renvoyés en hibernation lorsque le vote est terminé ».

Dans un rejet vigoureux de l’idéologie « libérale interventionniste » du gouvernement des États-Unis, les déclarations sino-russes condamnent le cynisme dans l’« abus des valeurs démocratiques et l’ingérence dans les affaires intérieures d’États souverains sous le prétexte de protéger la démocratie et les droits de l’homme ».

La Chine et la Russie appellent à démocratiser l’ONU et à renforcer les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Union économique eurasienne

Pékin et Moscou espèrent défendre des concepts tels que le multilatéralisme, la non-ingérence et le respect de la souveraineté nationale en démocratisant et en renforçant les institutions internationales telles que l’ONU, les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Union économique eurasienne.

Tout en appelant à « protéger l’architecture internationale dirigée par les Nations unies et l’ordre mondial fondé sur le droit international », la déclaration sino-russe de février préconise une démocratisation de l’organisation, afin de « rechercher une véritable multipolarité avec les Nations unies et son Conseil de sécurité ».

Pékin et Moscou ont également écrit qu’ils « visent à renforcer globalement l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et à accroître son rôle dans l’élaboration d’un ordre mondial polycentrique fondé sur les principes universellement reconnus du droit international, du multilatéralisme, de la sécurité égale, conjointe, indivisible, globale et durable ».

En outre, les puissances eurasiennes ont déclaré « soutenir le partenariat stratégique approfondi au sein des BRICS », le cadre réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, afin de « promouvoir la coopération élargie dans trois domaines principaux : la politique et la sécurité, l’économie et la finance, et les échanges humanitaires ».

Une partie de ce réalignement mondial implique également la fusion du projet d’infrastructure mondial massif de la Chine, l’initiative « Belt and Road » (« Ceinture et Route »), avec l’Union économique eurasienne, le bloc économique dirigé par la Russie.

Pékin et Moscou ont écrit :

« Les parties cherchent à faire avancer leurs travaux pour relier les plans de développement de l’Union économique eurasienne [UEEA] et l’initiative Belt and Road en vue d’intensifier la coopération pratique entre l’UEEA et la Chine dans divers domaines et de promouvoir une plus grande interconnexion entre les régions Asie-Pacifique et Eurasie.

Les parties réaffirment l’importance qu’elles accordent à la construction du Grand partenariat eurasiatique, parallèlement et en coordination avec la construction Belt and Road, afin de favoriser le développement des associations régionales ainsi que les processus d’intégration bilatéraux et multilatéraux au profit des peuples du continent eurasiatique. »

Un nouveau système fondé sur le « vrai multilatéralisme » et la « souveraineté », pour « contrer efficacement les ingérences extérieures »

Après la rencontre entre les présidents Xi et Poutine le 4 février, le ministère chinois des Affaires étrangères a publié un compte rendu résumant les principaux points de leurs discussions.

Critiquant implicitement les prétentions superficielles du gouvernement des États-Unis à soutenir le multilatéralisme et la démocratie, Pékin écrit : « Les deux parties ont pris une part active à la réforme et au développement du système de gouvernance mondiale, ont suivi le véritable multilatéralisme, ont sauvegardé le véritable esprit de la démocratie, et ont servi de rempart pour mobiliser la solidarité mondiale en ces temps difficiles et pour défendre l’équité et la justice internationales. »

La lecture du document chinois met l’accent sur cet appel à « l’équité et la justice internationales », répétant cette phrase trois fois.

Soulignant l’importance du « maintien de la souveraineté » et de la « défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale », Pékin a ajouté que les puissances eurasiennes devaient « contrer efficacement les ingérences extérieures » — une référence évidente aux immixtions des États-Unis et aux opérations de changement de régime.

Le message des déclarations publiées par Pékin et Moscou ne peut être plus clair : l’ère de l’hégémonie unipolaire des États-Unis est révolue, et le monde est désormais dans une « nouvelle ère » avec un ordre international fondé sur la multipolarité et les principes de non-ingérence.

En faisant ces déclarations, les puissances eurasiennes ont tracé une ligne idéologique dans le sable. Le monde savait déjà quel modèle politique et économique Washington, Bruxelles et l’OTAN proposaient, mais maintenant il peut voir clairement ce que la Chine et la Russie proposent comme alternative.

Sources :


Source de la photographie d’en-tête : Xinhua (Li Tao)
Chinese President Xi Jinping holds talks with Russian President Vladimir Putin at the Diaoyutai State Guesthouse in Beijing, capital of China, Feb. 4, 2022.
http://www.xinhuanet.com/english/20220204/4122de79e268436fad2b7a1af6bdd4e1/c.html

 

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