L’équipe de Facebook qui a tenté de faire basculer l’élection au Nicaragua est pleine d’espions des États-Unis

L’équipe de Facebook qui a tenté
de faire basculer l’élection au Nicaragua
est pleine d’espions
des États-Unis

Par Alan MacLeod

Une publication MintPress News

Ingérence Impérialisme Propagande Internet Médias
Nicaragua États-Unis Royaume-Uni
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Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Un accord tacite semble avoir été passé entre le gouvernement et Facebook : vous pouvez garder les bénéfices, mais nous contrôlons le message. En tant que telle, une personne à l’esprit chagrin pourrait se demander quelle différence fonctionnelle il y a entre Facebook et l’État de sécurité nationale.

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Lors de l’élection présidentielle de 2004, le géant des réseaux sociaux Facebook a supprimé les comptes de centaines de grands médias, de journalistes et d’activistes du pays, qui soutenaient tous le gouvernement de gauche sandiniste, cible privilégiée de Washington pour un changement de régime.

Facebook affirme que ces comptes étaient des bots1 générant un « comportement inauthentique ». Étant donné qu’environ la moitié du pays utilise la plateforme pour les informations et le divertissement, la décision aurait difficilement pu être plus lourde et intrusive. Toutefois, les premiers rapports montrent que si leur objectif était de faire basculer le résultat, il a largement échoué et les sandinistes ont remporté une victoire écrasante.

« Il s’agit d’une ingérence effroyable de la part de Facebook en particulier (qui est le média social le plus populaire au Nicaragua). Ils prétendent avoir arrêté une ferme de trolls déployée par le gouvernement, mais ce qu’ils ont fait en réalité, c’est fermer les comptes de militants sandinistes ordinaires, en particulier des jeunes, qui ont souvent beaucoup d’adeptes », a déclaré à MintPress John Perry, un journaliste vivant dans la ville du Masaya.

Pire encore, après que des dizaines de sandinistes ont enregistré sur Twitter des messages vidéo prouvant qu’ils étaient de véritables personnes censurées, leurs comptes ont été systématiquement supprimés eux aussi, dans ce que Ben Norton, journaliste basé à Managua, a décrit comme une « frappe coup double » de la Silicon Valley.

« Il s’agit de comptes sur lesquels les Nicaraguayens ordinaires en sont venus à compter pour s’informer et communiquer entre eux sur l’actualité et, dans ce cas, sur les élections. Il est donc très troublant que cela ait été manifestement ciblé contre un seul groupe politique : les sandinistes », a déclaré Daniel Kovalik, avocat des droits de l’homme et observateur des élections de ce week-end.

Perry et Kovalik sont tous deux d’avis que ce n’est pas une coïncidence si Facebook a pris des mesures précisément contre le groupe que le gouvernement des États-Unis tente de renverser.

Facebook comme un conseil d’administration de l’État de sécurité

Ce qui est peut-être encore plus inquiétant du point de vue de la liberté d’expression, c’est de savoir qui a pris la décision chez Facebook. Le rapport de 11 pages de l’entreprise, détaillant les supposées preuves de comportement inauthentique, ne compte que deux contributeurs : Luis Fernando Alonso et Ben Nimmo, des personnes ayant des liens profonds et durables avec le renseignement militaire occidental. Selon sa biographie sur LinkedIn, Luis Fernando Alonso travaillait, jusqu’à l’année dernière, pour Booz Allen Hamilton, une entreprise de l’ombre située dans la région de Washington, D.C., familièrement appelée « Raytheon Acres ». L’État de sécurité nationale confie une grande partie de ses travaux les plus controversés à cette société, qui est techniquement une entreprise privée (et n’est donc pas soumise à la même surveillance et au même examen que les organismes publics). Edward Snowden, par exemple, a en fait travaillé pour Booz Allen Hamilton, et non pour la NSA. Avant cela, Alonso a travaillé directement pour le gouvernement au William J. Perry Center for Hemispheric Defense Studies, une institution contrôlée par le ministère de la Défense qui forme les hauts responsables de l’armée et du renseignement.

Le parcours de Nimmo est tout aussi effrayant. Entre 2011 et 2014, il a occupé le poste d’attaché de presse de l’OTAN, avant de passer l’année suivante à l’Institute for Statecraft, une opération de propagande financée par le gouvernement britannique visant à diffuser des informations trompeuses sur les ennemis de l’État britannique. L’Institute for Statecraft a établi un réseau secret de journalistes à travers l’Europe qui ont été utilisés pour pousser à des sujets de discussion anti-Russie et pro-establishment, le tout de façon coordonnée.

En 2019, Nimmo a joué un rôle clé dans la minimisation d’une nouvelle qui a fait l’effet d’une bombe, à savoir que le gouvernement conservateur négociait discrètement la vente de parties essentielles du Service national de santé (National Health Service / NHS) de la Grande-Bretagne à des ploutocrates étrangers. Lorsque le parti travailliste a rendu publique cette information quelques jours seulement avant les élections, Nimmo est entré en action, annonçant immédiatement, sans preuve, que les documents en question « ressemblent de près […] à une opération russe connue ». Ses supposées conjectures d’expert — ainsi que l’aide de journalistes alliés de l’Integrity Initiative — ont permis à l’histoire de devenir « les liens du Labour avec la Russie » plutôt que « les torys privatisant le NHS en secret », aidant ainsi les conservateurs à réaliser d’énormes gains électoraux.

Nimmo est également devenu chercheur principal à l’Atlantic Council, le groupe de réflexion (think tank) semi-officiel de l’OTAN.

Facebook — désormais officiellement appelé « Meta » — est extrêmement discret sur les personnes qui travaillent dans son service de renseignement. Nulle part, on ne peut trouver une liste de noms de personnages clés. Cependant, en parcourant des mois de rapports et d’articles de blog à la recherche de noms, on découvre une véritable politique de la porte tournante entre Big Tech et Big Government. En bref, Facebook est parsemé d’espions.

Par exemple, un document publié en mai, intitulé « L’état des opérations d’influence, 2017-2020 », énumère cinq noms d’auteurs en plus de celui de Nimmo, dont au moins quatre ont une longue histoire en tant qu’agents de haut rang dans l’État de sécurité nationale.

Dans l’ordre, il s’agit de :

  • Nathaniel Gleicher, directeur de la politique de sécurité : Gleicher a passé deux ans et demi à la Maison-Blanche en tant que directeur de la politique de cybersécurité du Conseil de sécurité nationale (National Security Council / NSC). Avant cela, il a également passé cinq ans au département de la Justice.

  • David Agranovich, directeur des communications de sécurité : Agranovich a travaillé pendant plus de six ans à un poste de direction au département de la Défense, avant de devenir, en 2017, le directeur du renseignement pour le Conseil de sécurité nationale à la Maison-Blanche.

  • Olga Belogolova, responsable de la politique des produits des opérations d’influence : La plus académique des auteurs, Belogolova enseigne la cybersécurité et les opérations d’influence aux étudiants de l’université de Georgetown, une institution connue pour être l’école d’espionnage de l’Amérique. Auparavant, elle a travaillé au Bureau des affaires européennes et eurasiennes du département d’État et sur la politique russe, ukrainienne et eurasienne au Bureau du secrétaire à la défense. Elle a fait partie également de plusieurs groupes de travail dans des think tanks financés par le gouvernement et l’armée, comme le Center for New American Security, le Center for Strategic and International Studies et l’Atlantic Council.

  • Mike Torrey, analyste en renseignement sur les menaces : De 2010 à 2018, Torrey a été un agent de haut niveau de la CIA, spécialisé dans la cyberguerre contre la Chine. Avant cela, il a travaillé comme analyste du renseignement sur les réseaux mondiaux pour la NSA.

Sur les six responsables cités, un seul, Margarita Franklin, est issu d’un milieu non gouvernemental.

En cherchant plus loin sur le blog officiel de Facebook, Mike Dvilyanski est décrit comme le responsable des enquêtes de cyberespionnage de l’entreprise. De 2005 à 2018, Dvilyanski a été agent du FBI à Washington et à New York, où il a atteint le rang d’agent spécial superviseur, dirigeant des équipes chargées d’enquêter sur la cyberguerre.

Un autre rapport officiel de Facebook datant d’avril a été rédigé par l’enquêteur technique sur les menaces de l’entreprise, Michael Flossman, qui a passé près de six ans au sein du ministère australien de la Défense.

En 2018, Facebook a annoncé un partenariat avec l’Atlantic Council, par lequel il a donné à ce groupe un niveau de contrôle non divulgué sur les fils d’actualité des utilisateurs, l’aidant ainsi à décider quelles publications les utilisateurs voient et lesquelles sont supprimées. Puisque le conseil d’administration de l’Atlantic Council compte une pléthore de généraux de l’armée, d’anciens membres du cabinet et pas moins de sept anciens directeurs de la CIA, cela équivaut à une censure d’État au niveau mondial. Un accord tacite semble avoir été passé entre le gouvernement et Facebook : vous pouvez garder les bénéfices, mais nous contrôlons le message. En tant que telle, une personne à l’esprit chagrin pourrait se demander quelle différence fonctionnelle il y a entre Facebook et l’État de sécurité nationale.

La Silicon Valley : le fer de lance impérial des États-Unis

Il peut être, cependant, injustifié d’isoler Facebook. D’autres grandes plateformes sont également peuplées de fonctionnaires. Le directeur des politiques de Reddit, par exemple, était auparavant directeur adjoint du groupe de travail sur le Moyen-Orient de l’Atlantic Council. De même, un cadre supérieur de Twitter est également un officier en service actif dans la brigade de guerre psychologique et de propagande en ligne de l’armée britannique.

La Silicon Valley ne s’est pas contentée de faire la paix avec ce type de relation ; elle le courtise activement. « Ce que Lockheed Martin a été au XXe siècle, les entreprises de technologie et de cybersécurité le seront au XXIe siècle », ont écrit les dirigeants de Google, Eric Schmidt et Larry Cohen, dans leur livre « The New Digital Age » (« Le nouvel âge numérique »), expliquant comment ils voyaient la Silicon Valley devenir le fer de lance de l’empire américain.

Washington a déjà utilisé les médias sociaux comme une arme dirigée contre ses ennemis. En juillet, des Américains de Miami ont utilisé Facebook pour organiser une tentative de révolution de couleur à Cuba, tandis que Twitter a ignoré des bots manifestement évidents qui renforçaient le message antigouvernemental, choisissant même de placer ceux-ci en haut de sa barre latérale « quoi de neuf » pendant 36 heures, ce qui signifie que chaque utilisateur dans le monde a été alerté de la nouvelle. Des personnes vivant à Cuba se sont plaintes à MintPress que le flux ininterrompu de fausses nouvelles que les citoyens reçoivent des États-Unis sur Facebook et WhatsApp propage la désinformation et pourrit le cerveau des Cubains.

De même, en 2009, le gouvernement des États-Unis a persuadé Twitter de retarder la maintenance programmée de son application en raison des vastes manifestations qu’elle fomentait en Iran, sachant que la plateforme était utilisée pour coordonner les forces antigouvernementales. L’année dernière, Facebook a interdit toute référence positive au général iranien Qassem Soleimani à la suite de son assassinat par l’administration Trump. « Nous opérons dans le cadre des lois étatsuniennes sur les sanctions, y compris celles qui se rapportent à la désignation par le gouvernement des États-Unis du Corps des gardiens de la révolution iranienne et de ses dirigeants », a déclaré l’entreprise dans un communiqué. Malgré le fait que plus de 80 % du pays avait une opinion positive du général (même avant son assassinat), cela signifie que même les Iraniens parlant farsi avec d’autres Iraniens en ligne en Iran ne pouvaient pas partager une opinion majoritairement défendue. Ce n’est là qu’un exemple du pouvoir extraordinaire que l’État de sécurité nationale des États-Unis détient désormais sur les moyens de communication dans le monde entier.

Une ingérence inefficace

Les États-Unis ont une longue histoire d’ingérence au Nicaragua, depuis les invasions jusqu’au soutien de la dictature de la famille Somoza pendant 40 ans. Lorsque les sandinistes l’ont chassée de la ville en 1979, Washington a entamé une longue campagne de terreur contre ces rebelles, notamment en finançant, en entraînant et en armant les tristement célèbres escadrons de la mort, les Contras. Après plus d’une décennie d’ingérence, la candidate soutenue par les États-Unis, Violeta Chamorro, a remporté les élections de 1990. Cependant, après le retour au pouvoir de Daniel Ortega et des sandinistes en 2006, les États-Unis ont à nouveau tenté de saper leur autorité par le biais de sanctions et en soutenant une tentative de coup d’État en 2018. Washington a également lâché une armée d’ONG dans le pays, chacune tentant de fomenter le mécontentement contre le gouvernement en place.

En septembre, le secrétaire d’État Anthony Blinken a rencontré à New York les ministres des Affaires étrangères du Mexique et de tous les autres pays d’Amérique centrale pour tenter d’organiser un front uni contre le Nicaragua. La semaine dernière, les États-Unis ont également annoncé de nouvelles sanctions contre le pays. Kovalik a déclaré à MintPress :

« C’est clairement une punition pour le fait qu’ils vont voter [dans le mauvais sens]. Et pendant ce temps, bien sûr, les États-Unis injectent des millions dans le pays pour soutenir les groupes d’opposition et les différentes sources de propagande. Cela continue donc. Encore une fois, ce qui passe pour une prétendue ingérence étrangère aux États-Unis […] n’est rien comparé à ce que les États-Unis font ici. »

Des journalistes et des observateurs électoraux occidentaux dont le gouvernement des États-Unis préférerait que l’on ne partage pas les opinions ont également été pris pour cible. Le journaliste britannique Steve Sweeney a été arrêté au Mexique alors qu’il se rendait au Nicaragua. « Ce n’est pas une coïncidence si cela s’est produit quelques semaines seulement après mon interdiction de séjour aux États-Unis. Je suis convaincu que ma détention est politique et constitue une attaque contre la liberté de la presse », a-t-il écrit après avoir été libéré. Pendant ce temps, l’observateur canadien, le Dr Timothy Bood, n’a pas pu partager ses expériences sur Facebook, la plateforme l’ayant bloqué immédiatement après avoir fait un commentaire sur l’ingérence des États-Unis dans l’élection.

Perry a toutefois suggéré que si les gens de Washington pensent que des sanctions ou d’autres nouvelles mesures délogeront le gouvernement et briseront la volonté du peuple, ils se trompent, et que le plan pourrait se retourner contre eux :

« Nous avons eu l’approbation au Congrès des États-Unis de la loi RENACER il y a quelques jours, qui est une autre menace d’ingérence des États-Unis pendant et après le processus électoral. Je pense que les sondages d’opinion montrent que la plupart des gens rejettent très fortement l’ingérence des États-Unis. Je pense que dans la plupart des cas, cela renforcera le désir des gens de voter et probablement de voter pour le gouvernement sandiniste. Cela pourrait donc avoir l’effet inverse de celui que les États-Unis veulent obtenir. »

À en juger par les défilés sandinistes en liesse à Managua et dans d’autres villes aujourd’hui, ainsi que par l’annonce qu’Ortega a remporté une majorité estimée à trois quarts des voix avec un taux de participation de 65 %, Perry a sans doute eu raison.

Sources :


Sources de l’illustration d’en-tête :


  1. « bot », abréviation de « robot » dans le jargon informatique (NdT) 

 

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