Israël flippe alors que l’élection de Gabriel Boric annonce une nouvelle direction pour le Chili

Israël flippe alors que
l’élection de Gabriel Boric annonce une nouvelle direction pour le Chili

Par Alan MacLeod

Une publication MintPress News

Démocratie Socialisme Néolibéralisme Colonialisme Racisme Répression
Chili Palestine Israël États-Unis Nicaragua Venezuela Amérique latine
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Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Comme le montre la victoire électorale de Gabriel Boric, un nouvel espoir pourrait naître à travers l’Amérique latine. Pour le gouvernement des États-Unis et son allié israélien, ce n’est pas une bonne nouvelle.

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SANTIAGO, CHILI — Si l’on en croit ses médias, Israël flippe sur les résultats des élections au Chili. « La victoire présidentielle de l’antisioniste Gabriel Boric laisse les Juifs du Chili inquiets », titrait le Jerusalem Post, qui expliquait ensuite que le président élu, âgé de 35 ans, avait qualifié Israël d’« État meurtrier » et avait le soutien ferme de la communauté palestinienne du pays. Ce n’est que dans la dernière partie de l’article qu’il est fait allusion au fait que l’adversaire d’extrême droite de Boric, Jose Antonio Kast, est le fils d’un criminel de guerre nazi qui a échappé à la justice en se réfugiant en Amérique du Sud.

Le Times of Israel a eu une réaction similaire à la nouvelle. « Le nouveau président chilien est un critique amer d’Israël, dont la victoire inquiète de nombreux Juifs locaux », titrait-il. Lui aussi a passé sous silence les antécédents de Kast, le décrivant simplement comme un « politicien de droite, pro-Israël » dont le père était « probablement » nazi. En réalité, comme le Times of Israel l’avait lui-même rapporté quelques semaines auparavant, l’aîné Kast avait volontairement rejoint le parti nazi et était un lieutenant supérieur dans la machine de guerre d’Hitler.

Haaretz était au moins plus ouvert sur l’identité de Kast. Cependant, il a traité l’opposition de Boric à l’apartheid israélien comme un problème similaire, semblant confondre le soutien à la Palestine avec la perpétration de l’Holocauste. « Dans l’élection chilienne, les Juifs doivent choisir entre un partisan de Pinochet et un opposant à Israël », écrivait-il en expliquant que « le père de Kast était dans la Wehrmacht ; Gabriel Boric exige que les Juifs du Chili dénoncent les politiques d’Israël. Dans une élection où l’on cherche davantage à savoir contre qui l’on est que pour qui l’on est, la communauté juive est dans une impasse ».

D’autres médias, comme Israel Hayom, se sont également inquiétés de la victoire de Boric. Le gouvernement israélien n’a pas publié de déclaration.

Une position clairement pro-palestinienne

Promettant de créer un nouvel État-providence et d’éloigner le pays du modèle capitaliste de libre-échange qui domine depuis l’époque du dictateur militaire Augusto Pinochet, Boric a obtenu 54 % des voix lors des élections de la semaine dernière.

« Sa politique sur plusieurs fronts est très progressiste et doit être saluée », a déclaré le Dr Rodrigo Acuña, un universitaire chilien et australien qui anime l’Indestructible Podcast, une émission sur la politique latino-américaine contemporaine, ajoutant :

« Les plus grandes préoccupations de Boric sont celles de l’environnement, des droits des indigènes, des droits de la communauté LGBT et de la mise en œuvre de politiques sociales progressistes, comme la fin des régimes de retraite privés qui ont volé des millions de dollars, laissant les gens avec des miettes pour leur pension de retraite. »

Ce sont toutefois les positions de longue date de Boric sur la Palestine qui troublent les responsables israéliens. Dès son élection à la Chambre des députés en 2018, l’ancien leader de la contestation étudiante a immédiatement participé à la rédaction d’un projet de loi proposant un boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés et sur le plateau du Golan. Il s’est montré un fervent opposant à l’occupation, faisant plusieurs déclarations publiques contre celle-ci. Répondant, sur les médias sociaux, à un message de l’ambassade d’Israël affirmant que les entreprises israéliennes proposent des solutions pour améliorer la vie des gens dans le monde, il a déclaré : « Elles pourraient commencer par la Palestine. Par exemple, quitter le territoire occupé. » Il a également partagé une photo d’une fresque murale contenant une liste d’enfants palestiniens tués, écrivant « la violence de l’occupation est brutale et se paie en vies humaines ».

Gabriel Boric Font : « Une fresque en Palestine avec les noms des enfants tués par l’armée israélienne rien qu’en 2014. La violence de l’occupation est brutale et se paie en vies humaines. » [Traduit de l’espagnol (NdT)]

Boric a fermement rejeté la construction illégale de colonies israéliennes. Sur sa page officielle Instagram, il a publié une carte montrant l’annexion progressive de la Palestine, la décrivant comme une « violation flagrante du droit international et des droits de l’homme ».

gabrielboric : « Israël a l’intention d’annexer les territoires illégalement occupés de la Palestine et de la vallée du Jourdain. Tout le soutien au peuple palestinien ! La communauté internationale et le @GobiernodeChile [Gouvernement du Chili (NdT)] doivent exprimer leur rejet de cette violation flagrante du droit international et des droits de l’homme. » [Traduit de l’espagnol (NdT)]

Il a déclaré :

« Israël viole impunément toutes les résolutions et tous les accords de l’ONU qui l’ont exhorté à cesser de construire des colonies sur le territoire palestinien. La violence de l’occupation — alors que les pays puissants regardent à côté — est brutale. Depuis le Chili, nous pouvons contribuer à changer cela. »

Le nouveau président a également fermement condamné les démolitions de maisons, qui se poursuivent à ce jour. « Combien de temps le monde permettra-t-il à Israël d’humilier et de violer le peuple palestinien ? » a-t-il demandé.

Boric a vu de près ces démolitions et leurs effets. En août 2018, il faisait partie d’une délégation officielle de 11 parlementaires chiliens qui s’est rendue en Israël et en Palestine. Pendant son séjour, il a visité les villes de Hébron, Bethléem, Jéricho, Beit Jala, Ramallah et Tel-Aviv. Il a également souhaité se rendre à Gaza, mais les autorités israéliennes lui en ont interdit l’accès.

En Palestine, il a rencontré des représentants d’organisations de défense des droits de l’homme et le président Mahmoud Abbas, qui aurait été encouragé par le « soutien ferme et courageux » de Boric à la cause de son peuple. « Les relations historiques entre nos deux pays se renforcent », a déclaré Abbas.

Quelques semaines seulement après sa libération, Boric a également tenu à rencontrer publiquement Ahed Tamimi, une enfant palestinienne emprisonnée après avoir giflé un soldat israélien qui avait envahi sa maison. « Elle n’est pas un symbole, elle est une combattante vivante pour la liberté de la Palestine », a déclaré le Chilien. Les responsables israéliens se sont plaints que Tamimi méritait une balle.

Boric était clairement ému par son séjour au Moyen-Orient. « Il est difficile de croire à la réalité de l’occupation israélienne de la Palestine. La violence, l’humiliation quotidienne », a-t-il déclaré.

L’installation à la présidence d’un critique aussi virulent de ses politiques pourrait poser un certain nombre de défis diplomatiques à Israël, et c’est un problème dont l’administration de Naftali Bennett pourrait se passer.

gabrielboric : « En Palestine, il y a un mur érigé par Israël qui divise les Palestiniens entre eux à travers leurs villes. C’est une partie de celui-ci à Bethléem. Mais c’est aussi une arme de propagande pour la justice et la résistance. Ici avec une peinture murale d’Ahed Tamimi, la jeune fille de 16 ans qui a été emprisonnée pendant 8 mois pour avoir giflé un soldat israélien qui s’était introduit chez elle.
Notez la taille du mur. Proportionnel à la taille de la dignité d’un peuple. » [Traduit de l’espagnol (NdT)]

Un fort soutien populaire

Le Chili a toujours eu des liens étroits avec la Palestine. La nation sud-américaine abrite quelque 450 000 Palestiniens, soit la plus grande communauté en dehors du Moyen-Orient. L’émigration vers le Chili a commencé au XIXe siècle, avec des pics pendant la Première Guerre mondiale et après la Nakba, l’expulsion en 1948 de centaines de milliers d’Arabes du nouvel État d’Israël. Une grande majorité des Palestiniens du Chili s’identifient comme chrétiens et la plupart sont originaires des villes de Beit Jala, Bethléem et Beit Sahour.

Cette communauté d’expatriés a contribué de manière significative à la vie culturelle et politique chilienne. L’une des équipes de football les plus célèbres de Santiago, le Club Deportivo Palestino, fondé en 1920, a été un pilier de la première division et a terminé à la troisième place en 2019. Jouant aux couleurs du drapeau national palestinien, la formation est largement considérée comme la deuxième équipe nationale de Palestine et bénéficie d’un fort soutien. En 2016, Palestino a brisé le siège israélien de Gaza, s’y rendant pour jouer des matchs amicaux, y compris avec l’équipe nationale palestinienne.

« Je pense qu’il est juste de dire qu’au Chili, un pourcentage notable de la population représente un très fort soutien de la Palestine et est sans équivoque sur le bilan atroce d’Israël en matière de droits de l’homme », a déclaré Acuña à MintPress, notant que la ville de Valdivia s’est déclarée « débarrassée de l’apartheid israélien » après s’être abstenue de faire des affaires avec toute entreprise liée à l’occupation israélienne. En 2015, il a été rapporté qu’un fonctionnaire de l’immigration chilienne a dessiné un pénis sur le passeport d’un touriste israélien, accompagné du message « Viva Palestinia ».

Les Palestiniens jouent également un rôle dans la politique moderne. Daniel Jadue, le maire communiste de Recoleta, a surfé sur une vague de popularité pour devenir le principal adversaire à la primaire de Boric pour la candidature de la coalition de gauche lors des récentes élections. Jadue a accepté sa défaite et a soutenu Boric en déclarant :

« Je crois que Gabriel va initier [un] changement de direction, afin que le Chili commence à se diriger vers une société de justice sociale et de solidarité, un pays plus féministe, égalitaire, plurinational, interculturel et multilingue, en mettant l’accent sur les droits. »

Des liens institutionnels et militaires forts

En revanche, il n’y a qu’environ 18 000 personnes juives vivant au Chili. Une organisation locale, la Communauté juive du Chili, a félicité Boric pour sa victoire. Cependant, le groupe a historiquement eu une relation acrimonieuse avec le nouveau président. En 2019, Boric les a remerciés de lui avoir envoyé un cadeau pour le Nouvel An juif, mais a déclaré qu’un meilleur présent aurait été qu’ils demandent à Israël de se retirer des territoires occupés.

Néanmoins, comme la Palestine, Israël a également des liens approfondis avec le Chili. Pendant les années Pinochet (1973-1990), les administrations israéliennes successives ont discrètement fourni des armes au régime, contredisant ainsi leurs propres déclarations publiques sur leur souhait de voir un retour à la démocratie. Les rapports des services de renseignement de la CIA montrent que Washington savait que les Israéliens avaient vendu à Pinochet des centaines de missiles et de chars, ainsi que des avions, malgré un embargo mondial sur les armes. Des pilotes et des officiers de l’armée chilienne ont également reçu une formation israélienne. Acuña, dont la famille a fui le Chili après le coup d’État de Pinochet, a déclaré à MintPress qu’Israël faisait le sale boulot des États-Unis, aidant Pinochet à supprimer la démocratie tout en gardant les mains américaines relativement propres :

« Lorsque l’administration Carter de la Maison-Blanche a commencé à imposer un embargo sur les armes à la dictature de Pinochet à la fin des années 1970, c’est à ce moment-là que l’État d’Israël est intervenu et a joyeusement vendu des armes au général alors que des dirigeants syndicaux et des dissidents de gauche étaient brutalement torturés et assassinés dans les prisons du pays. »

Pinochet était heureux de faire des affaires, car, selon les propres termes de son administration, « Tel-Aviv n’attache aucune condition politique à ses transferts ». Si le dictateur est parti depuis longtemps, les militaires entretiennent toujours une relation étroite avec Israël. En 2018, les armées des deux nations ont signé une nouvelle série d’accords de coopération en matière d’éducation, de formation, de leadership et de partage des connaissances. Les forces chiliennes utilisent des équipements israéliens — commercialisés comme « testés au combat », visiblement sur le peuple de Palestine — pour réprimer leur propre population indigène mapuche. En outre, comme l’explique Acuña, le Chili entretient des relations plutôt conflictuelles avec ses voisins, le Pérou, la Bolivie et l’Argentine. « Comme l’armée chilienne se considère comme entourée de trois pays qu’elle considère comme hostiles, les généraux à l’intérieur du pays admirent l’État d’Israël et sa capacité à faire la guerre », a-t-il déclaré.

Pour tenter de répondre à la ville de Valdivia et à d’autres, l’administration de Sebastian Piñera a rendu illégal le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) au Chili en 2018. Piñera n’a cependant pas toujours été dans les petits papiers d’Israël. Un an plus tard, il s’est rendu à Jérusalem et a rencontré des responsables palestiniens sur le mont du Temple, l’un des sites les plus sacrés du judaïsme, du christianisme et de l’islam.

« Habitué à traiter avec des terroristes »

Israël a joué un rôle similaire à travers l’Amérique du Sud, en aidant les gouvernements conservateurs et pro-États-Unis à rester au pouvoir. Dan Cohen, de MintPress, a récemment révélé comment des agents israéliens ont aidé des paramilitaires d’extrême droite en Colombie à mener à bien une vague de violence politique qui se poursuit à ce jour. Carlos Castaño, commandant des AUC, peut-être le plus célèbre et le plus impitoyable de tous les escadrons de la mort opérant dans le pays, s’est rendu en Israël pour étudier et être formé par le tristement célèbre mercenaire israélien et ancien lieutenant-colonel de Tsahal, Yair Klein, qui affirme avoir été invité en Colombie pour former la police nationale.

L’État colombien s’appuie sur un grand nombre de mercenaires israéliens pour perpétrer des assassinats politiques, ce qui lui permet à la fois d’écraser la résistance organisée à son autorité et de conserver un certain niveau de déni plausible pour les massacres en cours.

Les soldats israéliens se sont tellement normalisés dans la société colombienne que, alors qu’il était encore président, Juan Manuel Santos est apparu dans une publicité pour la société de mercenaires israélienne Global CST. « Ce sont des gens qui ont beaucoup d’expérience. Ils nous ont aidés à mieux travailler », a-t-il déclaré. Lors des manifestations antigouvernementales du début de l’année, on a pu voir des véhicules blindés de fabrication israélienne transporter les forces de sécurité colombiennes, dont la plupart portaient des armes israéliennes et étaient assistées par une technologie de reconnaissance faciale de fabrication israélienne.

De la même façon, en Bolivie, l’une des premières choses que le nouveau gouvernement a faites après le coup d’État d’extrême droite de 2019 soutenu par les États-Unis a été de reconnaître officiellement Israël, et a même fait venir des officiers de Tsahal en Bolivie pour aider à réprimer les manifestations nationales en cours contre leur régime. « Nous les avons invités à nous aider. Ils ont l’habitude de se charger des terroristes. Ils savent comment les gérer », a déclaré le nouveau ministre de l’Intérieur, Arturo Murillo, à propos de ses invités. Le ministre des Affaires étrangères, Israël Katz, a exprimé sa satisfaction de voir qu’un nouveau « gouvernement ami » avait pris les rênes de la Bolivie. Le précédent président bolivien, Evo Morales, avait rompu les relations avec Israël dix ans plus tôt, invoquant ce qu’il appelait un « génocide » à Gaza.

Pendant ce temps, au Brésil, le président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, semble presque obsédé par Israël, à tel point qu’on le voit rarement à un rassemblement sans de multiples drapeaux israéliens à proximité. L’ancien officier de l’armée, âgé de 66 ans, a également ouvert un bureau commercial à Jérusalem et a déclaré que l’ambassade suivrait bientôt. D’autres États de droite, comme le Honduras, ont promis de faire de même. Les enfants de Bolsonaro se sont laissés photographier portant des chemises des FDI et du Mossad. Le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, a exprimé sa reconnaissance en déclarant que son pays n’avait « pas de meilleurs amis que le peuple et le gouvernement du Brésil ».

Depuis un certain temps, Israël dérive vers la droite et tend à devenir un ethno-État. L’ancien Premier ministre, Ehud Barak, a même averti que le pays était infecté par le fascisme. Un sondage de 2016 a révélé que 48 % des Israéliens juifs souhaitaient voir la population arabe faire l’objet d’un nettoyage ethnique.

Cette orientation a isolé Israël d’une grande partie du monde, et même de certaines sections de la bonne société aux États-Unis. Cependant, il a trouvé de nouveaux alliés parmi l’extrême droite mondiale. Ironiquement, nombre des plus fervents partisans d’Israël aujourd’hui sont des fascistes antisémites, qui considèrent le pays comme un modèle pour le type d’ethnostats qu’ils souhaitent créer chez eux. Par exemple, le terroriste néonazi norvégien, Anders Brevik, est épris de l’État israélien et de ses réalisations, même si son manifeste est truffé de théories antisémites absurdes sur les Juifs eux-mêmes. Pendant ce temps, l’activiste anglais d’extrême droite Tommy Robinson prétend aimer Israël et être un sioniste passionné.

Davantage Bernie Sanders que Che Guevara

À seulement 35 ans, Boric est le deuxième plus jeune chef d’État élu au monde. Ce millénial1 tatoué a certainement cultivé une image jeune et contre-culturelle. On peut le voir aussi bien vêtu d’un t-shirt Nirvana que d’une veste de costume, et il porte sur lui des photos de ses groupes pop coréens préférés. Boric est extrêmement populaire en ligne, notamment auprès de l’importante et souvent trop zélée communauté K-pop, à tel point que l’administration Piñera aurait enquêté sur leur rôle dans la popularisation des manifestations contre son régime.

Toutefois, cette image offerte au public ne nous apprend rien sur les projets de Boric pour son gouvernement. Son programme déclaré comprend la création d’un système national de santé, le renforcement des droits de négociation collective et des lois anti-discrimination, ainsi que la libération des centaines de manifestants que Piñera a emprisonnés. Les questions identitaires ont également été au centre de son message, Boric espérant faire avancer les droits des LGBT et des minorités indigènes, et promettant la parité hommes-femmes dans son cabinet.

Surtout, il a promis d’inverser la direction économique prise par le pays depuis l’époque de Pinochet. « Le Chili a été le berceau du néolibéralisme ; il sera aussi sa tombe », a-t-il déclaré, plus tôt cette année, après avoir été choisi pour diriger le bloc de gauche.

Boric s’est également présenté comme l’héritier de Salvador Allende, le président marxiste démocratiquement élu que Pinochet a renversé lors d’un coup d’État sanglant soutenu par les États-Unis en 1973. « Les rêves [d’Allende] d’un Chili meilleur sont ce que nous continuerons à construire avec vous tous », a-t-il déclaré en début de semaine, partageant une photo de lui-même à côté du buste d’Allende dans le palais présidentiel.

Le nouveau président chilien est cependant loin d’être un radical et a fait tout son possible pour prendre ses distances avec les autres gouvernements socialistes actuellement attaqués par les Américains. Il critique depuis longtemps le Venezuela et l’administration de Nicolas Maduro. En novembre, il a également qualifié les élections au Nicaragua (remportées par le président de gauche Daniel Ortega) de « simulacre », allant même jusqu’à exprimer sa « solidarité » à Cristina Chamorro Barrios, chef d’un parti ultraconservateur et membre important de la famille la plus puissante du Nicaragua.

Six Chamorros ont été présidents, dont la mère de Cristina, Violetta, qui a été mise en place après des années de guerres sales génocidaires, au cours desquelles les États-Unis ont financé, armé et entraîné les escadrons de la mort des Contras pour pilonner le pays jusqu’à la soumission. Certains membres de la famille immédiate de Cristina étaient des chefs de ces escadrons de la mort. La famille Chamorro possède également une grande partie des médias du pays (Cristina est vice-présidente de La Prensa, le journal le plus influent du pays). Le cousin Carlos Pellas Chamorro est l’homme le plus riche du Nicaragua. Boric a décrit Cristina en termes positifs comme une « résistante », tout en considérant les Ortega comme « une autocratie familiale de la plus basse espèce ». En tant que tel, il a déjà signalé qu’il représentera une faible menace pour le pouvoir des États-Unis dans la région, suggérant que sa marque de socialisme sera bien plus Bernie Sanders que Che Guevara.

D’autres ont soulevé des inquiétudes quant à la décision de Boric de participer à un événement de 2018 au Conseil des Amériques à New York. « Le Conseil des Amériques a été un acteur clé du coup d’État contre Salvador Allende et a passé des années à gérer les relations publiques du juge véreux de l’opération Lava Jato, Sergio Moro. Pourquoi Gabriel Boric s’est-il entretenu avec eux ? Pourquoi le soutiennent-ils ? », s’inquiète Brian Mier, journaliste basé au Brésil.

Acuña a également noté que le nouveau président sera limité par un Congrès conservateur, ce qui rendra très difficile pour l’administration de faire passer une législation transformatrice. Boric devra probablement nouer des alliances avec d’autres forces politiques qui, toutes, auront leur influence.

Une nouvelle tendance et un nouvel espoir

Néanmoins, le triomphe électoral de Boric n’est probablement pas le résultat préféré de Washington, et pourrait être compris comme faisant partie d’une montée plus large de la politique anti-establishment dans toute la région. Les récentes élections au Venezuela, au Pérou, en Bolivie et au Honduras ont été marquées par la gauche politique, tandis que le Brésil, la plus grande et la plus importante nation d’Amérique latine, choisira un nouveau président en 2022. Le candidat du Parti des travailleurs, Lula da Silva, qui a été emprisonné (avec l’aide des États-Unis) à la suite du scandale de Lava Jato, est largement en tête dans les sondages.

Tout au long des années 2000, une vague de radicalisme a déferlé sur l’Amérique latine, les pays élisant les uns après les autres des gouvernements anti-establishment critiques à l’égard des États-Unis. Alors que les administrations Bush et Obama se concentraient sur le Moyen-Orient, cette alliance rebelle s’est renforcée et s’est fait entendre. La question de la Palestine en est un exemple, les nations sud-américaines devenant les soutiens les plus engagés de l’État. Dans toute la région, on peut voir des peintures murales exprimant la solidarité avec la cause palestinienne. Et tandis que le reste du monde reste silencieux, les dirigeants latino-américains dénoncent les crimes israéliens. Après l’attaque de 2010 contre la flottille de la liberté pour Gaza, le président vénézuélien de l’époque, Hugo Chavez, a prononcé un discours public dans lequel il déclarait qu’Israël était un « État génocidaire » : « Je saisis cette occasion une fois de plus, du fond de mon âme, maudit sois-tu, État d’Israël ! Et vive le peuple palestinien ! » a-t-il rugi.

mnar_mpn : « Peu importe à qui j’ai parlé ou où je suis allé au Venezuela, une chose est claire : le peuple de ce pays est solidaire de la Palestine et rejette l’apartheid israélien 🇻🇪🇵🇸💕
Pour cela, je suis sûre que le Venezuela a subi d’immenses répercussions, mais ils restent fidèles à leurs principes.
Avec tout mon respect ✊
📸 Par mon ami @exosapiens
#FreePalestine #israel #Palestine #Gaza »

Ces propos illustrent une tendance plus large dans la région. En 2005, pas une seule nation sud-américaine ne reconnaissait la Palestine comme un État indépendant. Aujourd’hui, tous le font. L’empire des États-Unis a contre-attaqué dans les années 2010, en organisant ou en soutenant des coups d’État dans toute la région et en lançant un nouveau type de guerre légale — en utilisant des moyens légaux pour faire tomber les gouvernements, comme ce fut le cas pour Lula au Brésil. Il semble toutefois qu’un nouvel espoir pourrait naître à travers l’Amérique latine. Pour le gouvernement des États-Unis et son allié israélien, ce n’est pas une bonne nouvelle, car cela menace leurs intérêts économiques et géopolitiques. Pas étonnant que les médias israéliens soient si troublés par la victoire de Boric.

Sources :


Source de la photographie d’en-tête : Wikimedia Commons (Fotografoencampana)
Gabriel Boric giving his victory speech at 2021 Chile Presidential Election [19 December 2021, 22:24:35 — filde version: 26 December 2021, 23:37]
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabriel_Boric_portrait.jpg
[ Creative Commons ]


  1. La génération Y, les milléniaux (de l’anglais millennials) ou les millénariaux regrouperaient l’ensemble des personnes nées entre le début des années 1980 et la fin des années 1990. (NdT)
    [Source : article de Wikipédia, version du 31 décembre 2021, 0 h 56] 

 

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