Israël a assassiné la journaliste Abu Akleh, mais les médias aux États-Unis ont déguisé les faits

Israël a assassiné
la journaliste Abu Akleh,
mais les médias aux États‑Unis
ont déguisé les faits

Par Robin Andersen

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Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


La journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh, reporter bien connue et très appréciée d’Al Jazeera et qui a couvert la Palestine pendant deux décennies, a été abattue par un sniper israélien le 11 mai alors qu’elle documentait un raid israélien sur le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée.

Article de Mondoweiss (11/05/22) sur l’assassinat de Shireen Abu Akleh

Les images des instants qui ont suivi sa mort montrent Abu Akleh, toujours vêtu de son gilet de presse et de son casque, allongée sur le sol, face contre terre, sous un arbre, alors que Shatha Hanaysha, une autre journaliste palestinienne et rédactrice pour Mondoweiss, est assise à ses côtés et tente de lui venir en aide. Dans Mondoweiss (11/05/22), Yumna Patel a décrit la vidéo :

« On voit ensuite un jeune homme palestinien sauter par-dessus un mur derrière Abu Akleh et Hanaysha. Lorsqu’il essaie de récupérer le corps d’Abu Akleh, on entend une autre salve de tirs de sniper, et il se met rapidement à l’abri derrière un arbre. »

Shatha Hanaysha est accroupie près de sa collègue Shireen Abu Akleh, toutes deux portant des vestes qui les identifient clairement comme des journalistes.

Aucun combattant armé ne s’y trouve. Les journalistes crient pour une ambulance. Le jeune homme tente une seconde fois de dégager Abu Akleh, mais échoue. Il parvient à aider une Hanaysha secouée à se cacher derrière l’arbre. Les images sont déchirantes.

La chaîne d’information basée au Qatar a interrompu sa diffusion (10/05/22) pour annoncer qu’« une correspondante d’Al Jazeera a été abattue par les forces israéliennes » et tuée à Jénine. La chaîne a qualifié cet acte de « délibéré », ajoutant que le meurtre d’Abu Akleh est un « crime odieux qui ne vise qu’à empêcher les médias d’accomplir leur devoir ».

La journaliste Nida Ibrahim, au téléphone depuis Ramallah, a rapporté le communiqué du ministère palestinien de la Santé qui annonçait la mort d’Abu Akleh, indiquant qu’elle avait reçu une balle dans la tête. Sa voix s’est brisée alors qu’elle parlait du dévouement d’Abu Akleh, de sa longue expérience de la couverture de la Palestine, et de la douleur qu’Ibrahim et ses collègues journalistes ressentaient. Elle a poursuivi en disant : « C’est la réalité des journalistes palestiniens qui couvrent l’actualité » ; malheureusement, ils se retrouvent « eux-mêmes dans l’histoire ».

L’effusion de chagrin

La nouvelle de la mort d’Abu Akleh s’est répandue dans le monde entier à la vitesse d’Internet, avec une effusion de chagrin, des hommagess et une condamnation internationale de cet assassinat. Les journalistes qui ont couvert l’occupation israélienne de la Palestine ont fourni le contexte, inondant Twitter de dessins, de vidéos, de témoignages oculaires et d’images d’activistes palestiniens, de groupes de défense et de critiques de presse, parmi tant d’autres. Les séquences d’Al Jazeera ont occupé une place importante.

PALESTINE ONLINE 🇵🇸 : « Avec des larmes de chagrin et de douleur, les Palestiniens font leurs adieux à la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh qui a été abattue par les forces d’occupation israéliennes à Jénine.
#ShireenAbuAkleh »

Mercredi dernier, l’armée israélienne a mis en ligne une vidéo et un scénario invraisemblable pour détourner leur responsabilité du meurtre, un démenti que les médias institutionnels, à quelques exceptions près, ont répété assidûment. Pourtant, la documentation et les récits de témoins oculaires ont continué à s’accumuler.

Hanaysha de Mondoweiss a déclaré à Al Jazeera (5/11/22) :

« L’armée d’occupation [israélienne] n’a pas cessé de tirer même après [qu’Abu Akleh] s’est effondrée. Je ne pouvais même pas étendre mon bras pour la dégager, à cause des tirs. L’armée était déterminée à tirer pour tuer. »

Electronic Intifada (11/05/22) a repris le message Twitter d’une autre journaliste américano-palestinienne, Dena Takruri, présentatrice de l’émission Direct From sur Al Jazeera, qui a déclaré : « Shireen a été touchée près de l’oreille, là où le casque ne la couvrait pas. C’était un tir d’une extrême précision. »

Abu Akleh a été transportée dans un véhicule privé jusqu’à un hôpital de Jénine, où elle a été déclarée morte. La balle dans la tête l’a tuée sur le coup. Un producteur d’Al Jazeera, Ali Samoudi, a également été touché dans le dos par un tireur israélien, mais il s’en remettra.

À l’hôpital, Ali Samoudi a déclaré aux journalistes : « Nous couvrions le raid des forces d’occupation israéliennes lorsqu’elles ont soudainement ouvert le feu sur nous ; la première balle m’a touché et l’autre a tué Shireen. » Il a poursuivi en disant : « Ils l’ont tuée de sang-froid. »

Le WSWS (11/05/22) a également rapporté que Samoudi a confirmé qu’« il n’y avait pas du tout de résistance militaire palestinienne sur les lieux ».

« Nous nous engageons à poursuivre légalement les auteurs, quels que soient les efforts qu’ils déploient pour dissimuler leur crime, et à les traduire en justice », a déclaré la chaîne basée au Qatar dans un communiqué (NBC, 11/05/22).

La réponse israélienne

La vidéo que l’armée israélienne a mise en ligne montre un résistant palestinien solitaire tirant dans une ruelle, ce qui est censé prouver que l’équipe d’Al Jazeera a été victime de tirs palestiniens. Dans une série de déclarations sur Twitter (Mondoweiss, 11/05/22), le bureau du Premier ministre israélien Naftali Bennett a déclaré :

« Selon les informations que nous avons recueillies, il semble probable que des Palestiniens armés — qui tiraient sans discernement à ce moment-là — soient responsables de la mort malheureuse de la journaliste. »

Le Premier ministre israélien a présenté la vidéo d’un combattant palestinien tirant avec une arme comme preuve que l’armée israélienne n’a pas tué Abu Akleh.

L’affirmation d’Israël a été réfutée par un certain nombre de sources, en plus d’autres témoignages oculaires. Le chercheur de terrain du groupe israélien de défense des droits de l’homme B'Tselem à Jénine a documenté l’emplacement du tireur palestinien représenté dans la vidéo du gouvernement israélien. « Selon B'Tselem, l’emplacement de la vidéo est complètement différent de celui où Abu Akleh a été tué », a rapporté Mondoweiss (11/05/22), et cela « ne peut pas être le tir qui a tué la journaliste ».

Le reportage de Raf Sanchez pour NBC à Jénine a corroboré celui de B'Tselem. Il a posté sur Twitter (11/05/22) que le chercheur de NBC Matthew Mulligan « a géolocalisé la vidéo d’Al Jazeera » et a trouvé que « la zone ne correspond pas aux ruelles montrées dans la vidéo diffusée par le gouvernement israélien ».

Un debunking (démystification) approfondi, effectué par des groupes de défense des droits de l’homme, des témoins et des journalistes, et diffusé sur Al Jazeera (12/05/22), a également révélé que la vidéo en ligne était une fabrication militaire israélienne. À l’aide d’une carte de la Cisjordanie occupée, la chaîne a montré que les forces d’occupation disposaient d’une ligne de tir directe vers l’endroit où Abu Akleh a été abattue, alors que le combattant de la résistance palestinienne montré était trop loin pour avoir tiré sur elle, bloqué qu’il était par des ruelles et des bâtiments.

Hagai El Ad, directeur général de B'Tselem, a déclaré aux téléspectateurs que la version israélienne des événements est basée « sur un faux récit destiné à protéger les auteurs ». Il a expliqué la « logistique impossible » du scénario israélien, ajoutant qu’il reconnaissait cela comme étant la « ruse » souvent utilisée pour « l’impunité générale qu’Israël s’assure ». Il a poursuivi en disant :

« Israël a pour habitude de ne pas punir ses soldats qui ont commis des crimes contre des Palestiniens, et il n’a jamais emprisonné un de ses soldats pour le meurtre d’un journaliste. »

Bien qu’elles fournissent un autre élément de preuve, les données de géolocalisation ne sont guère nécessaires, car le simple fait de regarder les bandes vidéo et d’écouter les témoignages journalistiques et oculaires corroborants rend incontestable que la mort d’Abu Akleh a été causée par les forces d’occupation.

Les attaques contre les journalistes

De nombreux organes de presse indépendants ont fourni un contexte en indiquant le nombre et les détails relatifs aux journalistes tués et blessés par les forces israéliennes. Même s’ils sont bien documentés, les chiffres peuvent être différents en raison de critères distincts et de la difficulté d’enregistrement.

Cross Currents (12/05/22) rapporte que depuis 1972, le Centre pour la défense de la liberté des journalistes, basé à Amman, « a recensé 103 décès de journalistes palestiniens et près de 7 000 blessures, ainsi que de nombreuses détentions et emprisonnements ».

Selon le Palestinian Journalists Syndicate (Mondoweiss, 11/05/22) :

« Abu Akleh est le 86e journaliste palestinien à être tué par Israël depuis l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de Gaza en 1967. Et depuis 2000, plus de 50 journalistes palestiniens ont été tués, dont six au cours des deux dernières années. »

The Intercept (5/04/22) : « Le journaliste sera informé que les reportages qu’il publie sur Facebook sont considérés comme de la provocation ; et bien qu’il ne fasse que rapporter des nouvelles, le fait que celles-ci soient rendues publiques équivaut à de la provocation. »

En avril, The Intercept (5/04/22) a révélé le harcèlement, l’emprisonnement, les interrogatoires répétés et les menaces dont sont victimes les journalistes palestiniens, à tel point que nombre d’entre eux ont abandonné la profession. La principale accusation portée contre eux était la « provocation ». La journaliste de Vice, Hind Hassan, a publié sur Twitter (12/05/22) une série de vidéos horribles documentant les attaques israéliennes contre les journalistes. L’une d’elles, datée du 15 avril 2022, montre un policier israélien traversant en courant l’enceinte de la mosquée Al Aqsa lors d’une attaque surprise, brisant le bras du journaliste Alaa Sous d’un coup de matraque (Mondoweiss, 22/04/22).

 « Armés de caméras »

Le Middle East Eye (11/05/22) rapporte que le porte-parole militaire israélien Ran Kochav a déclaré à l’Army Radio que même si des soldats ont tiré sur quelqu’un, « cela s’est produit au cours d’une bataille, d’une fusillade », donc « c’est une chose qui peut arriver ». Kochav a poursuivi en disant qu’Abu Akleh « filmait et travaillait pour un média au milieu de Palestiniens armés. Ils sont armés de caméras, si vous me permettez l’expression ».

De nombreux défenseurs de la presse ont réagi à cette déclaration. En relatant l’hommage rendu à Abu Akleh au National Press Club de Washington, Cross Currents (12/05/22) a qualifié l’accusation de « scandaleuse et tellement énorme à tout point de vue ». Reporters sans frontières a condamné l’utilisation disproportionnée de la force par Israël contre les journalistes, déclarant qu’en aucun cas ceux-ci ne devraient « être traités comme des parties du conflit armé ».

Vox (11/05/22) a noté que si Abu Akleh’s a été tuée par l’Armée de défense d’Israël, sa mort « s’inscrira dans un schéma plus large d’attaques contre la presse en Palestine et dans la violence systémique contre les Palestiniens de manière plus générale ». Il a qualifié la déclaration « armé de caméras » de « comparaison peu subtile entre le travail du journalisme et celui de la violence ».

Le fait de considérer les caméras comme des armes, ainsi que l’histoire de l’escalade des attaques contre les reporters et les accusations de « provocation » pour avoir témoigné des agressions israéliennes, montrent clairement que le gouvernement d’Israël considère les journalistes comme des ennemis et, par extension, comme des cibles appropriées pour les snipers. Parce que les journalistes documentent les actions des forces d’occupation israéliennes contre les Palestiniens, ils mettent en péril la capacité de l’armée à continuer d’agir en toute impunité. La répression de la liberté de la presse en Cisjordanie occupée semble désormais faire partie de la stratégie de plus en plus militarisée de l’État.

La demande d’enquête

L’agence de presse internationale turque Anadolu Agency (11/05/22) a couvert, à la Chambre des représentants, la minute de silence de Rashida Tlaib en hommage à la journaliste assassinée, dont l’introduction qui citait le président Biden au dîner des correspondants de la Maison-Blanche :

« Nous rendons hommage aux journalistes tués, disparus, emprisonnés, détenus et torturés qui couvrent la guerre, dénoncent la corruption et demandent des comptes aux dirigeants. La presse libre n’est pas l’ennemi du peuple, loin de là ; au mieux, vous êtes les gardiens de la vérité. »

L’Anadolu Agency (11/05/22) a rapporté la minute de silence de la représentante Rashida Tlaib en hommage à Shireen Abu Akleh.

Bien qu’elle soit une Américaine d’origine palestinienne comme Abu Akleh, aucun organe institutionnel de presse des États-Unis n’a utilisé Rashida Tlaib comme source pour couvrir l’assassinat de la journaliste.

Rashida Tlaib a également demandé au gouvernement des États-Unis d’enquêter sur ce meurtre, en soulignant que Washington ne devrait pas permettre « aux mêmes personnes qui commettent ces crimes de guerre de mener les investigations » (Al Jazeera, 11/05/22). La Cour pénale internationale a ouvert une enquête l’année dernière sur de possibles crimes de guerre israéliens (AP, 3/03/21).

Dans une interview entre l’animateur de MSNBC Ayman Mohyeldin et le journaliste de terrain Raf Sanchez (13/05/22), celui-ci a expliqué pourquoi les Palestiniens ne font pas confiance aux Israéliens pour enquêter sur la mort d’Abu Akleh. Il a déclaré :

« J’étais à Gaza [en 2018] ; un sniper israélien a tué un jeune journaliste palestinien appelé Yaser Murtaja. Comme Shireen Abu Akleh, celui-ci portait un gilet qui indiquait clairement qu’il était membre de la presse. C’était il y a quatre ans. Les militaires israéliens ont dit qu’ils enquêtaient à l’époque, et je leur ai demandé aujourd’hui de me donner le rapport […]. Ils m’ont envoyé une très courte déclaration disant qu’ils avaient examiné l’incident, qu’ils avaient déterminé qu’il n’y avait eu aucune activité criminelle de la part des soldats israéliens et qu’ils avaient classé l’affaire. Cela vous donne une idée de la raison pour laquelle les Palestiniens ont le sentiment qu’il est peu probable qu’ils obtiennent toute l’histoire de la part de l’armée israélienne. »

Ce qui est arrivé à Murtaja est également publié dans The Intercept (9/04/18).

Les défenseurs des droits des Palestiniens aux États-Unis ont demandé à l’administration Biden d’exiger une enquête indépendante sur le meurtre d’Abu Akleh, affirmant qu’Israël ne devrait pas être autorisé à enquêter sur lui-même. Ahmad Abuznaid, directeur général de la Campagne étatsunienne pour les droits des Palestiniens, a déclaré que les investigations sont des « gesticulations inutiles » si l’enquête doit être laissée à Israël (Al Jazeera, 11/05/22).

S’adressant aux journalistes au siège de l’ONU à New York, l’ambassadeur palestinien auprès de l’ONU, Riyad Mansour (Al Jazeera, 11/05/22), a déclaré :

« L’histoire du côté israélien ne tient pas la route ; elle est fictive, et ne correspond pas à la réalité ; et nous n’acceptons pas d’avoir une enquête sur cette question avec ceux qui sont les criminels dans la conduite de l’événement lui-même. »

Il a déclaré que ce qu’il faut, ce sont des investigations qui sont « crédibles au niveau international ».

Les démocrates de la Chambre des représentants ont exigé une enquête indépendante. Bien que le porte-parole du département d’État des États-Unis, Ned Price (Reuters, 11/05/22), ait appelé à une « enquête approfondie et à une responsabilité totale », lorsqu’on lui a demandé si les États-Unis soutiendraient une enquête internationale, il a répété : « Israël a les moyens de mener une enquête approfondie. »

Al Jazeera a rapporté les appels lancés par des sources étatsuniennes en faveur d’une enquête indépendante, tandis que la plupart des médias institutionnels des États-Unis ont répété la demande d’Israël de contrôler toute enquête.

La couverture par les médias institutionnels US

Le contexte de l’escalade des attaques israéliennes contre la liberté de la presse et les journalistes dans les territoires occupés n’a pas été pris en compte dans la plupart des reportages des médias étatsuniens. Au lieu de cela, beaucoup ont utilisé un cadrage avec des reproches sous forme de chassé-croisé pour rapporter le meurtre d’une correspondante de guerre chevronnée qui savait bien comment se comporter face à des tirs croisés sur un champ de bataille. C’est ce qu’a reconnu Ali Samoudi, qui a déclaré depuis son lit d’hôpital que s’il y avait eu des tirs croisés, ils n’auraient pas été là.

Au milieu du debunking des propos israéliens, à la fin de la journée de mercredi, certains médias, dont NBC (11/05/22), ont noté qu’Israël « semblait faire marche arrière par rapport à la déclaration » selon laquelle Abu Akleh aurait été tué par des tireurs palestiniens.

Pourtant, la plupart des grands médias ont continué à utiliser les affirmations israéliennes dans leurs reportages, tout en ne révélant aucun des fact-checking (vérifications des faits) effectués sur la vidéo israélienne. Ils ont « équilibré » les témoignages sur le terrain avec les déclarations israéliennes, entretenant ainsi la propagande.

CBS News (11/05/22) a soigneusement évité d’attribuer la responsabilité aux forces israéliennes.

La deuxième phrase du reportage de CBS (11/05/22) depuis Jérusalem disait : « La chaîne et un reporter qui a été blessé dans l’incident ont accusé les forces israéliennes, tandis qu’Israël a déclaré qu’il y avait des preuves que les deux personnes avaient été touchées par des tirs palestiniens. » Cette introduction a donné le ton à une longue série d’affirmations opposées, dans laquelle chaque élément fragmentaire à propos d’Israël et de la Palestine devenait un ensemble fastidieux de contestations, rendant la vérité inintelligible.

L’article comprenait le commentaire « la caméra comme arme », suivi d’un autre sans rapport « Imtiaz Tyab, correspondant de CBS News, connaissait personnellement Abu Akleh », ajoutant d’autres détails élogieux sur la journaliste assassinée. Il poursuivait : « Les Israéliens critiquent depuis longtemps la couverture d’Al Jazeera, mais les autorités permettent généralement à ses journalistes de travailler librement » — phrase présentée non pas comme une exigence de la démocratie, mais comme un acte généreux de tolérance.

CBS a déclaré que la relation entre les forces israéliennes et les journalistes palestiniens « est tendue », et a terminé par une série d’exemples édulcorés d’attaques israéliennes contre des journalistes, sans un seul commentaire critique qui rende le tout cohérent. Le média a même inclus le meurtre de trois journalistes palestiniens, dont le reporter Rashed Rashid de l’AP (21/12/18) en 2018, suivi de : « L’armée n’a jamais reconnu la fusillade. » Il n’a même pas établi de lien entre cette histoire et les demandes palestiniennes d’une enquête internationale indépendante sur le meurtre d’Abu Akleh.

Les commentaires les plus fallacieux, qui tournaient autour de l’enquête, ont été émis dès le début. CBS a présenté des vérités lacunaires en affirmant, par exemple, que l’ambassadeur des États-Unis, Tom Nides, a demandé « une enquête approfondie sur les circonstances de [la] mort [de la journaliste] », sans dire par qui. La chaîne a déclaré sans aucun esprit critique : « Israël a dit qu’il avait proposé une enquête et une autopsie conjointes avec l’Autorité palestinienne, qui a refusé cette offre », sans expliquer pourquoi.

Ce reportage a illustré comment l’« équilibre » et les fragments de « faits » disjoints sont devenus une méthode stylistique pour rendre confus et masquer les liens significatifs qui permettent la compassion, l’indignation et la revendication de justice pour les victimes de la violence d’État.

Le New York Times (11/05/21) a publié un titre en première page qui aurait pu convenir si Abu Akleh était morte de causes naturelles.

De manière similaire, le New York Times (11/05/22) a attribué la mort d’Abu Akleh à des « coups de feu » dans le deuxième paragraphe. Un deuxième article posté plus tard dans la journée était plus nettement structuré par un faux équilibre : « Le réseau et les autorités palestiniennes ont accusé les troupes israéliennes pour le meurtre. Israël a déclaré que la responsabilité pourrait incomber à des tireurs palestiniens. »

ABC News (12/05/22) a présenté le même style de chassé-croisé décontextualisé, faisant référence à une proposition d’enquête israélienne dans le paragraphe principal : « Le chef de l’Autorité palestinienne a rendu Israël responsable de [la] mort [de la journaliste] et a rejeté les appels israéliens à une enquête conjointe. » On y évoque le lexique de l’« Arabe en colère », en disant : « Le président palestinien Mahmoud Abbas a rejeté avec colère cette proposition », tandis que le Premier ministre israélien Naftali Bennett a accusé les Palestiniens de refuser à Israël « l’accès aux conclusions de base nécessaires pour obtenir la vérité ». Aucune mention n’a été faite des échecs passés d’Israël à enquêter sur le meurtre de journalistes.

ABC a écarté l’enquête sur les crimes de guerre israéliens d’une seule phrase : « Israël a rejeté cette enquête comme étant biaisée à son encontre. »

Une issue en vue ?

Lorsque le présentateur du journal télévisé d’Al Jazeera (10/05/22) a demandé à Nida Ibrahim ce qui pouvait être fait maintenant, la reporter a répondu qu’une « puissante occupation militaire cible les journalistes depuis des années » et que si personne n’est traduit en justice, « il n’y aura pas de fin à cela ». Elle a expliqué que les journalistes palestiniens sont pris pour cible par l’Armée de défense d’Israël parce qu’« une partie de notre travail consiste à révéler les crimes », ou ce que l’armée israélienne ne veut pas montrer. « Les journalistes palestiniens vous montreront les traumatismes subis sous les balles de l’armée ou des colons », a-t-elle fait remarquer.

En réponse à la déclaration de Tlaib à la Chambre des représentants, le New York Post (12/05/22) l’a qualifiée de « tirade anti-israélienne », accusant la représentante de ne s’intéresser qu’au « dénigrement de la seule vraie démocratie du Moyen-Orient qui se défend contre les terroristes ».

Chris Hedges (Consortium News, 17/05/22 [ScheerPost, 16/05/22 (NdT)]) : « L’exécution d’Abu Akleh n’était pas un accident. Elle a été désignée pour être éliminée. »

Écrivant pour Consortium News (17/05/22) [ScheerPost, 16/05/22 (NdT)], l’ancien journaliste du New York Times, Chris Hedges, a qualifié la mort d’Abu Akleh d’exécution. « Assassinat » est peut-être un meilleur terme pour désigner son meurtre, car elle n’est pas simplement « morte », comme l’a rapporté le New York Times. Comme l’a souligné le Chicago Sun Times (14/05/22), « Une journaliste palestinienne meurt » est un titre « particulièrement odieux » du New York Times, qui « ignore de manière flagrante » qu’Abu Akleh « a été touchée par une balle ».

Le fait que l’État d’Israël puisse continuer à être qualifié de « véritable démocratie » après des années de violations des droits de l’homme, de répression de la liberté de la presse et d’assassinats purs et simples de journalistes — sans parler du fait qu’environ 30 % de la population sous son contrôle n’est pas autorisée à participer aux élections nationales — témoigne de la force des récits dominants qui ont longtemps guidé la couverture médiatique étatsunienne d’Israël ; cela a récemment été mis en évidence par l’écrivain Greg Shupak dans L’histoire fautive : Palestine, Israël et les médias. Le cadrage trompeur et déformé des « deux côtés » et du « droit d’Israël à se défendre » alors même qu’il est l’agresseur est présenté d’une manière qui profite à Israël.

Pourtant, avec l’assassinat ciblé de la célèbre reporter d’Al Jazeera, alors que les appels internationaux à la responsabilité se multiplient (The Nation, 18/05/22), une fissure semble être apparue dans l’armure médiatique de l’armée israélienne. Certains médias institutionnels des États-Unis, notamment NBC, ont montré une volonté de suivre la vérité sur le terrain plutôt que les fabrications israéliennes. D’autres médias, en revanche, semblent résignés à répéter des reportages de plus en plus invraisemblables et manifestement incohérents qui ne répondent pas aux critères de base des pratiques journalistiques décentes.

 

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