Comment le gouvernement des États-Unis alimente les tensions raciales à Cuba et dans le monde

Comment le gouvernement
des États‑Unis
alimente les tensions raciales
à Cuba et dans le monde

Par Alan MacLeod

Une publication MintPress News

Racisme Démocratie Dissidence Propagande Ingérence Impérialisme
Cuba États-Unis Nicaragua Chine
Article

Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Aux yeux de Washington, l’intérêt de financer des Noirs, des indigènes, des LGBT ou d’autres groupes minoritaires dans des pays ennemis n’est pas simplement de favoriser les tensions sur place ; il s’agit également de créer un récit qui contribuera à convaincre les libéraux et les gauchistes aux États-Unis de soutenir l’intervention américaine.

*

LA HAVANE —« Un soulèvement noir ébranle le régime communiste de Cuba », titrait le Washington Post à propos des récents troubles sur l’île des Caraïbes. « Les Afro-Cubains sortent en masse pour protester contre le gouvernement », écrit NPR. Quant au Wall Street Journal, il a choisi comme titre « Les communautés noires de Cuba subissent le poids de la répression du régime ».

Il s’agit là d’exemples d’une série de couvertures dans les principaux médias du pays qui ont présenté ce qui s’est résumé à une journée de manifestations soutenues par les États-Unis en juillet comme une insurrection nationale menée par la population noire du pays — en fait, le moment Black Lives Matter de Cuba.

En plus d’exagérer la taille et la portée de la contestation, la couverture a eu tendance à s’appuyer sur des émigrés cubains ou d’autres sources tout aussi partiales. Un exemple notable est celui de Slate, qui a interviewé une exilée politique devenue professeur de l’Ivy League, se présentant comme la porte-parole des jeunes Cubains noirs de la classe ouvrière. La professeur Amalia Dache a explicitement établi un lien entre la lutte des habitants de Ferguson, dans le Missouri, et celle des groupes cubains noirs. « Nous sommes réduits au silence et nous sommes occultés sur les deux fronts, à Cuba et aux États-Unis, au-delà des lignes raciales, au-delà des lignes politiques », a-t-elle déclaré.

Les travaux universitaires de Dache — notamment « Debout ! Le militantisme comme éducation » et « L’imagination radicale des Noirs de Ferguson et les cyborgs de la résistance de la communauté étudiante » - montrent comment ces études apparemment radicales peuvent s’accorder avec l’impérialisme des États-Unis sous sa forme la plus transparente. D’après ses publications sur les réseaux sociaux, Dache semble croire à l’imminence d’un génocide à Cuba. Slate a même eu le culot de titrer l’article « La peur d’une planète cubaine noire » — une référence au groupe de hip-hop militant Public Enemy, même si son leader, Chuck D, a fait de nombreuses déclarations critiquant l’intervention des États-Unis à Cuba.

Amalia Dache : « Totalitarisme 2.0 dans l’hémisphère occidental : Cuba.
#SOSCuba #PatriaYVida #CubaLibre »

Ce qui est peut-être plus inquiétant, c’est que l’idée de vendre une révolution de couleur soutenue par les États-Unis comme un événement progressiste a même imprégné des publications de la gauche radicale. Le NACLA1 — le Congrès nord-américain sur l’Amérique latine, une revue universitaire qui se consacre, selon ses propres termes, à faire en sorte que « les nations et les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes soient libérés de l’oppression et de l’injustice, et jouissent d’une relation avec les États-Unis fondée sur le respect mutuel, sans subordination économique et politique » — a publié un certain nombre d’articles très douteux sur le sujet.

L’un d’eux, écrit par Bryan Campbell Romero, était intitulé « As-tu entendu, camarade ? La révolution socialiste est aussi raciste », et décrit les manifestations comme « la colère, le mécontentement légitime et le cri de liberté de beaucoup de Cubains », contre un gouvernement « raciste et homophobe » qui est incontestablement « la force la plus conservatrice de la société cubaine ».

Campbell Romero a décrit la réponse du gouvernement comme une « impitoyable […] répression » qui « a fait preuve d’un dédain peu commun pour la vie, le 11 juillet ». La seule preuve qu’il a donnée de ce qu’il a qualifié de « répression brutale » est un lien vers une chaîne affiliée de CBS basée à Miami, qui a simplement déclaré que « la police cubaine a détenu par la force des dizaines de manifestants. Une vidéo a filmé la police en train de battre les manifestants », bien que, là encore, il n’ait pas été fourni de preuves à cet égard.

Campbell Romero a fustigé les organisations américaines pour la justice raciale comme Black Lives Matter et Black Alliance for Peace qui ont sympathisé avec le gouvernement cubain, exigeant qu’elles soutiennent « les gens à Cuba qui se battent pour les mêmes choses qu’aux États-Unis ».

« Ceux d’entre nous qui sont issus de la classe ouvrière opprimée dans les véritables pays du Sud — les colonisés qui construisent le projet socialiste dont d’autres aiment à se vanter — se sentent seuls lorsque nos alliés naturels donnent la priorité aux querelles de politique intérieure au lieu de faire preuve d’un soutien moral élémentaire », a-t-il ajouté. Campbell Romero est un analyste des risques et des études de marché qui travaille pour The Economist. De plus, ce Cubain de la classe ouvrière opprimée note fièrement que le développement de sa carrière a été financièrement parrainé par le département d’État des États-Unis.

Bryan Campbell Romero, détracteur du gouvernement cubain, vante fièrement sa formation financée par le département d’État des États-Unis.

Malheureusement, la manipulation flagrante des progressistes étatsuniens ne s’est pas arrêtée là. Le journal a également traduit et imprimé l’essai d’un universitaire vivant au Mexique qui déplorait que la toute-puissante « machine médiatique cubaine » ait contribué à « l’aveuglement volontaire de la gauche ». Faisant l’éloge de groupes financés par les États-Unis, comme le mouvement de San Isidro, et minimisant explicitement le blocus étatsunien, l’auteur s’est à nouveau fait le porte-parole de son île, notant que « nous, Cubains », sommes dirigés par une « bourgeoisie militaire » qui a « criminalis[é] la dissidence ». Une rhétorique aussi radicale, voire marxiste, est étrange pour quelqu’un qui est peut-être plus connu pour son rôle de consultant auprès d’une école danoise d’entrepreneuriat.

Le reportage du NACLA a été sévèrement critiqué par certains. « Cette propagande absurde du site Internet NACLA, qui soutient le coup d’État, montre comment les impérialistes utilisent cyniquement les politiques identitaires contre la gauche », a réagi Ben Norton, journaliste basé au Nicaragua. « Cette désinfo anti-Cuba a été écrite par un consultant d’entreprise de droite, qui fait des “études de marché” pour des entreprises, et a été cultivée par des ONG étatsuniennes », a-t-il poursuivi, notant les antécédents peu glorieux de la revue en matière d’opposition aux récents coups d’État et aux opérations américaines de changement de régime dans la région. Pour être juste envers le NACLA, celui-ci a également publié des opinions beaucoup plus nuancées sur Cuba — y compris certaines qui critiquaient ouvertement les articles précédents — et a une longue expérience dans la publication de travaux de recherche de qualité.

Ben Norton : « Cette propagande absurde du site web NACLA, qui soutient le coup d’État, montre comment les impérialistes utilisent cyniquement les politiques identitaires contre la gauche.
Cette désinfo anti-Cuba a été écrite par un consultant d’entreprise de droite qui fait des “études de marché” pour des entreprises et a été entretenue par des ONG étatsuniennes. »
NACLA Report : « Au lieu de soutenir et d’écouter les Cubains noirs, certains groupes antiracistes aux États-Unis ont réagi aux récentes manifestations d’une manière qui ignore les épreuves vécues par les Afro-Cubains. »
Ben Norton : « Les académiciens de radlib à @NACLA ont soutenu la violente tentative de coup d’État de droite soutenue par les États-Unis au Nicaragua en 2018, de nombreuses tentatives de coup d’État des États-Unis au Venezuela, et maintenant une opération de changement de régime des États-Unis à Cuba.
La NACLA est essentiellement un organe du département d’État des États-Unis. »

BLM refuse de jouer le jeu

La représentation des manifestations comme un soulèvement des Noirs contre un gouvernement conservateur, autoritaire et raciste a reçu un sérieux coup de massue de la part de Black Lives Matter elle-même, qui a rapidement publié une déclaration de solidarité avec Cuba, expliquant que les manifestations étaient une conséquence de l’agression des États-Unis. Comme l’a écrit l’organisation :

« Le peuple cubain est puni par le gouvernement des États-Unis parce que le pays a maintenu son engagement envers la souveraineté et l’autodétermination. Les dirigeants des États-Unis ont tenté d’écraser cette révolution pendant des décennies. »

Qu’une organisation aussi importante prenne sans réserve la défense du gouvernement cubain a sérieusement ébranlé l’affaire qui était en train d’être montée ; et le fait que Black Lives Matter rejette la ligne de Washington a suscité l’indignation de l’élite étatsunienne, entraînant une tempête de condamnations dans les médias institutionnels. « Les Cubains ne peuvent pas respirer non plus. La vie des Cubains noirs compte aussi ; la liberté de tous les Cubains devrait compter », s’emporte The Atlantic. Pendant ce temps, Marc A. Thiessen, collaborateur de Fox News et ancien rédacteur de discours pour George W. Bush, a affirmé dans le Washington Post que « Black Lives Matter soutient l’exploitation des travailleurs cubains » en soutenant un « régime brutal » qui réduit sa population en esclavage, répétant l’affirmation douteuse de l’administration Trump selon laquelle les médecins cubains qui voyagent dans le monde sont en fait des esclaves victimes de trafic.

Malgré ces manipulations, BLM a tenu bon, et d’autres organisations de défense de la population noire l’ont rejoint, mettant fin à tout espoir d’une intervention impérialiste intersectionnelle crédible. « L’hypocrisie morale et la myopie historique des libéraux et des conservateurs étatsuniens, qui ont injustement attaqué la déclaration de BLM sur Cuba, sont à couper le souffle », peut-on lire dans un communiqué de l’Alliance noire pour la paix.

Tenter de créer un BLM cubain

Ce qu’aucun des articles faisant l’éloge des Afro-Cubains antigouvernementaux ne mentionne, c’est que depuis des décennies, le gouvernement des États-Unis alimente de façon active le ressentiment racial sur l’île, en versant des dizaines de millions de dollars à des organisations astroturfées promouvant un changement de régime sous la bannière de la justice raciale.

En parcourant les bases de données des subventions accordées à Cuba par des organisations du gouvernement des États-Unis telles que le National Endowment for Democracy2 (NED) et l’USAID, il apparaît immédiatement que Washington a choisi depuis des années de cibler les jeunes, en particulier les Afro-Cubains, et d’exploiter les inégalités raciales réelles sur l’île, en les transformant en un sujet de discorde pour susciter des troubles et, finalement, une insurrection.

Par exemple, un projet de la NED datant de 2020, intitulé « Promouvoir l’inclusion des populations marginalisées à Cuba », indique que les États-Unis tentent de « renforcer un réseau de partenaires sur l’île » et de les aider à interagir et à s’organiser entre eux.

Une deuxième mission, datant cette fois de 2016, était intitulée « promouvoir l’intégration raciale ». Mais même d’après le court texte annonçant publiquement ce qu’elle faisait, il est clair que l’intention était tout le contraire. La NED a cherché à « promouvoir une plus grande discussion sur les défis auxquels les minorités sont confrontées à Cuba », et à publier des médias relatifs aux problèmes affectant les jeunes, les Afro-Cubains et la communauté LGBTI dans le but de favoriser l’agitation.

Les objectifs d’une subvention de la NED en 2016 cachent des intentions politiques étatsuniennes belliqueuses derrière un langage altruiste comme « promouvoir l’intégration raciale ».

Pendant ce temps, au moment des manifestations, l’USAID offrait 2 millions de dollars de financement aux organisations qui pouvaient « renforcer et faciliter la création de réseaux thématiques et intersectionnels pour soutenir les populations marginalisées et vulnérables, notamment les jeunes, les femmes, les LGBTQI+, les chefs religieux, les artistes, les musiciens et les personnes d’origine afro-cubaine ». Le document affirme fièrement que les États-Unis sont aux côtés des « Afro-Cubains qui réclam[ent] de meilleures conditions de vie dans leurs communautés » et indique clairement qu’ils voient leur avenir comme celui d’un pays sans gouvernement communiste.

Le document fait aussi explicitement référence à la chanson « Patria y Vida », du mouvement San Isidro et du rappeur émigré cubain Yotuel, comme à une pierre de touche qu’il aimerait voir plus souvent. Bien que les États-Unis ne révèlent jamais qui ils financent exactement et ce qu’ils font avec l’argent, il semble extrêmement probable que San Isidro et Yotuel soient sur leur liste de paie.

Samantha Power : « Un regard très intéressant sur la nouvelle génération de jeunes à #Cuba et sur la façon dont ils se défendent contre la répression gouvernementale. Un groupe d’artistes a canalisé ses frustrations dans une nouvelle chanson très populaire que le gouvernement cherche maintenant désespérément à supprimer. »

Quelques jours seulement après la sortie de « Patria y Vida », il semble qu’il y ait eu un effort concerté de la part des hauts fonctionnaires américains pour promouvoir le titre, avec des personnalités puissantes telles que la directrice de l’USAID, Samantha Power, qui l’a partagé sur les médias sociaux. Yotuel participe à des conférences téléphoniques publiques avec des représentants du gouvernement des États-Unis, tandis que les membres de San Isidro se rendent à Washington pour rencontrer des politiciens de haut rang ou poser pour des photos avec des marines américains à l’intérieur de l’ambassade des États-Unis à La Havane. Un membre de San Isidro a déclaré qu’il « donnerait [sa] vie pour Trump » et l’a supplié de renforcer le blocus de son île, une action illégale qui a déjà coûté à Cuba plus de mille milliards de dollars, selon les Nations unies. Presque immédiatement après le début des protestations, San Isidro et Yotuel se sont nommés chefs de file des manifestations, le dernier dirigeant une grande démonstration de solidarité à Miami.

« L’objectif du mouvement de San Isidro et des artistes qui l’entourent est de recadrer ces manifestations comme un cri de liberté et de faire des incursions dans les cercles progressistes aux États-Unis », a déclaré Max Blumenthal, un journaliste qui a enquêté sur les antécédents du groupe.

Le rap comme arme

Depuis ses origines dans les années 1970, le hip-hop a toujours été un média politique. Les premiers groupes comme Afrika Bambaataa and the Zulu Nation, KRS One et Public Enemy ont parlé de l’effet de la drogue sur les communautés noires, de la violence policière et de la création de mouvements pour contester le pouvoir.

À la fin des années 1990, le hip-hop en tant que forme d’art a également gagné du terrain à Cuba, les artistes noirs locaux ayant contribué à mettre en avant de nombreux sujets jusque-là peu abordés, comme le racisme structurel.

Les Afro-Cubains sont certainement désavantagés sur le plan financier. Étant donné que la grande majorité des Cubains qui ont quitté l’île sont blancs, ceux qui reçoivent des devises fortes sous forme d’envois de fonds sont également blancs, ce qui signifie qu’ils jouissent d’un pouvoir d’achat bien supérieur. Les Afro-Cubains sont également souvent écartés des emplois dans le secteur lucratif du tourisme, car on pense que les étrangers préfèrent interagir avec des personnes à la peau plus claire. Cela signifie que leur accès aux devises étrangères dans cette nation caribéenne pauvre en argent est fortement entravé. Les Noirs sont également sous-représentés dans les postes influents du monde des affaires ou de l’éducation et sont plus susceptibles d’être au chômage que leurs homologues blancs. Ces derniers temps, le gouvernement a tenté d’adopter une position militante, en promulguant un certain nombre de lois contre le racisme. Néanmoins, les attitudes courantes sur ce qui constitue la beauté et les relations interraciales prouvent que la société est loin d’être une société racialement égalitaire où les Noirs ne subissent que peu ou pas de discrimination.

Le nouveau blocus sur les envois de fonds, conjugué à la chute du tourisme due à la pandémie, a frappé l’économie locale de plein fouet, avec un taux de chômage particulièrement élevé et de nouvelles pénuries de certains produits de base. Ainsi, il est certainement plausible que les manifestations nationales qui ont débuté dans une petite ville de l’ouest de l’île aient été entièrement organiques au départ. Cependant, elles ont aussi été incontestablement stimulées par les expatriés, les célébrités et les politiciens cubains aux États-Unis, qui ont tous encouragé les gens à sortir dans la rue, en insistant sur le fait qu’ils bénéficiaient du soutien total de la seule superpuissance du monde.

Toutefois, il convient de rappeler que Cuba, en tant que nation, a joué un rôle crucial dans la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, en envoyant des dizaines de milliers de soldats en Afrique pour vaincre les forces racistes de l’apartheid, ce qui a sonné le glas du système. Jusqu’au dernier jour, le gouvernement des États-Unis a soutenu le gouvernement blanc.

Washington a vu dans les critiques mordantes des rappeurs locaux en matière d’inégalité un sujet de discorde qu’il pouvait exploiter, et [a tenté(https://www.theguardian.com/world/2014/dec/11/cuban-hip-hop-scene-infiltrated-us-information-youth) de les recruter dans ses rangs, bien qu’il ne soit pas évident de savoir jusqu’où ils sont allés dans cette entreprise, car leur idée du changement correspondait rarement à ce que les rappeurs voulaient pour leur pays.

Sujatha Fernandes, sociologue à l’Université de Sydney et spécialiste du hip-hop cubain, a déclaré à MintPress :

« Pendant de nombreuses années, sous la bannière du changement de régime, des organisations comme l’USAID ont essayé d’infiltrer des groupes de rap cubains et de financer des opérations secrètes pour provoquer des protestations chez les jeunes. Ces programmes ont impliqué un niveau effrayant de manipulation des artistes cubains, ont mis les Cubains en danger et ont menacé de fermer les espaces critiques de dialogue artistique que beaucoup ont travaillé dur à construire. »

En 2009, le gouvernement des États-Unis a financé un projet par lequel il a envoyé sur l’île un promoteur musical et un expert en révolution de couleur, Rajko Bozic. Bozic a commencé à établir des contacts avec les rappeurs locaux, en essayant de les corrompre pour qu’ils se joignent à son projet. Le Serbe a trouvé une poignée d’artistes prêts à participer au projet et a immédiatement commencé à les promouvoir de manière agressive, en utilisant l’influence de ses employeurs pour faire passer leur musique sur les stations de radio. Il a également payé de grandes stars de la musique latino pour qu’elles autorisent les rappeurs à faire la première partie de leurs concerts, leur offrant ainsi une crédibilité et une visibilité supplémentaires. Le projet n’a pris fin qu’après avoir été découvert, ce qui a conduit à l’arrestation et à l’emprisonnement d’un fonctionnaire de l’USAID à Cuba.

Malgré la mauvaise publicité et les nombreux faux pas, l’infiltration du hip-hop cubain par les États-Unis se poursuit à ce jour. Un projet de la NED datant de 2020 et intitulé « Renforcer le rôle des artistes hip-hop cubains en tant que leaders dans la société » déclare que son objectif est de « promouvoir la participation des citoyens et le changement social » et de « sensibiliser au rôle des artistes hip-hop dans le renforcement de la démocratie dans la région. » Beaucoup d’autres visent la communauté artistique au sens large. Par exemple, un projet récent intitulé « Promouvoir la liberté d’expression des artistes indépendants de Cuba » prétendait « donner aux artistes cubains indépendants les moyens de promouvoir les valeurs démocratiques ».

Bien entendu, pour le gouvernement des États-Unis, la « démocratie » à Cuba est synonyme de changement de régime. Le dernier projet de loi sur les crédits de la Chambre des représentants alloue 20 millions de dollars à l’île, mais stipule explicitement qu’« aucun des fonds mis à disposition en vertu de ce paragraphe ne peut être utilisé pour aider le gouvernement de Cuba ». L’Agence des États-Unis pour les médias dans le monde a également alloué cette année entre 20 et 25 millions de dollars à des projets médiatiques ciblant les Cubains.

BLM pour toi, pas pour moi

Ce qui est particulièrement ironique dans cette situation, c’est que bon nombre des mêmes organisations qui font la promotion des manifestations à Cuba en tant qu’expression populaire du mécontentement ont fait preuve d’une profonde hostilité à l’égard du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, en tentant de diffamer les véritables militants de la justice raciale comme étant les pions d’une puissance étrangère, à savoir le Kremlin.

En 2017, par exemple, CNN a publié une histoire affirmant que la Russie avait acheté des publicités Facebook ciblant Ferguson et Baltimore, insinuant que le tumulte provoqué par les meurtres d’hommes noirs par la police était largement alimenté par Moscou, et n’était pas une véritable expression de colère. WABE, affilié à NPR, a dénigré l’activiste noir Anoa Changa pour sa simple apparition sur une station de radio russe. Même la vice-présidente Kamala Harris a suggéré que le brouhaha autour de la protestation de Colin Kaepernick, qui s’est agenouillé, a été largement préparé de l’étranger.

Pendant ce temps, au plus fort des manifestations de George Floyd en 2020, le New York Times a demandé au sénateur républicain Tom Cotton d’écrire une tribune intitulée « Envoyez les troupes », dans laquelle il affirmait qu’« une démonstration de force écrasante » était nécessaire pour réprimer « l’anarchie » des « éléments criminels » dans nos rues.

Plus loin dans le temps, les leaders noirs de l’ère des droits civiques, tels que Malcolm X et Martin Luther King, ont été continuellement dépeints comme étant de connivence avec la Russie, dans le but de délégitimer leurs mouvements. En 1961, le procureur général de l’Alabama, MacDonald Gallion, a déclaré : « Ce sont les communistes qui sont derrière ce gâchis d’intégration ». Au cours de sa vie, le Dr King a été constamment contesté avec l’idée que son mouvement n’était guère plus qu’un cheval de Troie communiste. Dans l’émission Meet the Press en 1965, par exemple, on lui a demandé si « les leaders noirs modérés ont eu peur de signaler le degré d’infiltration communiste dans le mouvement des droits civiques ».

Nicaragua

Les États-Unis ont également tenté d’accroître les tensions entre le gouvernement du Nicaragua et l’importante population de Miskito qui vit principalement sur la côte atlantique du pays. Dans les années 1980, les États-Unis ont recruté le groupe autochtone pour l’aider dans sa sale guerre contre les sandinistes, qui sont revenus au pouvoir en 2006. En 2018, le gouvernement américain a désigné Cuba, le Nicaragua et le Venezuela comme appartenant à une « troïka de la tyrannie » — une référence claire à la déclaration de l’Axe du Mal de la deuxième administration Bush.

Washington a à la fois alimenté et exagéré les tensions entre les sandinistes et les Miskitos, ses agences contribuant à créer une hystérie factice autour d’un prétendu « bœuf de conflit » 3 — un scandale qui a gravement nui à l’économie nicaraguayenne.

La NED et l’USAID ont également été actives au Nicaragua, où elles ont tenté d’attiser les tensions raciales dans ce pays d’Amérique centrale. Par exemple, un récent projet de la NED datant de 2020, intitulé « Défendre les droits de l’homme des communautés marginalisées au Nicaragua », prétend travailler avec des groupes opprimés (par exemple, les Miskitos), en essayant de créer des « médias indépendants » pour mettre en lumière les violations des droits de l’homme.

Pour mieux comprendre ce phénomène, MintPress s’est entretenu avec John Perry, un journaliste basé au Nicaragua. « Ce qui n’est peut-être pas clair, c’est la mesure dans laquelle les États-Unis se sont engagés », a-t-il déclaré, poursuivant :

« Il y a assurément un engagement parce qu’ils ont financé certains des soi-disant organismes de défense des droits de l’homme qui existent sur la côte atlantique [où vivent les Mistiko]. Fondamentalement, ils — les ONG financées par les États-Unis — essaient de fomenter cette idée que les communautés autochtones de la côte atlantique sont soumises à un génocide, ce qui est complètement absurde. »

En 2018, les États-Unis ont soutenu une vague de manifestations violentes à travers le pays visant à déloger les sandinistes du pouvoir. Les dirigeants de la révolution de couleur d’Amérique centrale ont tenté de mobiliser la population autour de toutes les questions qu’ils pouvaient, y compris les droits de la race et du genre. Cependant, ils ont été paralysés dès le début, comme le note Perry :

« Le problème de l’opposition était qu’elle mobilisait des jeunes qui avaient été formés par ces ONG soutenues par les États-Unis et qu’elle enrôlait ensuite des gens plus jeunes et désenchantés par le gouvernement plus généralement. Dans une certaine mesure, ils se sont mobilisés sur les questions de droits des homosexuels, même si celles-ci ne sont pas litigieuses au Nicaragua. Mais leur action a été compromise parce que l’un de leurs principaux alliés, voire l’un des principaux leaders du mouvement d’opposition, était l’Église catholique qui reste très traditionnelle ici. »

Les agences étatsuniennes sont relativement transparentes sur le fait que leur objectif est le changement de régime. Les subventions de la NED accordées en 2020 traitent de la nécessité de « promouvoir une plus grande liberté d’expression ainsi qu’une réflexion et une analyse stratégiques sur les perspectives de transition démocratique au Nicaragua » et de « renforcer la capacité des acteurs pro-démocratie à plaider plus efficacement en faveur d’une transition démocratique » sous couvert de « promouvoir davantage l’inclusion et la représentation » et de « renforc[er] la coordination et le dialogue entre les différents groupes pro-démocratie ». Parallèlement, les projets de l’USAID visent à apporter « une aide humanitaire aux victimes de la répression politique » et à « fourn[ir] un soutien institutionnel aux groupes nicaraguayens en exil pour renforcer leurs efforts en faveur de la démocratie ». Le fait que les sondages montrent qu’une grande majorité du pays soutient le gouvernement sandiniste, qui est en passe d’obtenir une victoire historique aux élections de novembre, ne semble pas atténuer la conviction des Américains qu’ils sont du côté de la démocratie. M. Perry estime que les États-Unis ont formé plus de 8 000 Nicaraguayens dans le cadre de projets destinés à renverser à terme les sandinistes.

En Bolivie et au Venezuela, cependant, le gouvernement des États-Unis a opté pour une technique exactement opposée : soutenir l’élite blanche traditionnelle du pays. Dans ces deux pays, les partis socialistes au pouvoir sont tellement associés à leurs populations indigènes et/ou noires et l’élite conservatrice au nationalisme blanc que Washington a apparemment jugé le projet voué à l’échec dès le départ.

Chine

Attiser les tensions raciales et ethniques semble être une tactique omniprésente des États-Unis dans les pays ennemis. En Chine, le mouvement du Tibet libre est maintenu en vie grâce à un flot d’argent américain. Il y a eu 66 subventions importantes de la NED à des organisations tibétaines depuis 2016 seulement. Les titres et les synthèses des projets présentent une nette similitude avec les initiatives cubaines et nicaraguayennes, soulignant la nécessité de former une nouvelle génération de dirigeants pour participer à la société et amener le pays vers une transition démocratique, ce qui signifierait nécessairement une perte de la souveraineté chinoise.

De même, la NED et d’autres organisations ont versé de l’argent à des groupes séparatistes de Hong Kong (généralement décrits dans les médias institutionnels comme des « militants pro-démocratie »). Cet argent encourage les tensions entre les Hongkongais et les Chinois du continent dans le but d’affaiblir l’influence de Pékin en Asie et dans le monde. La NED a également envoyé des millions à des groupes nationalistes ouïghours.

Empire intersectionnel

Aux yeux de Washington, l’intérêt de financer des Noirs, des indigènes, des LGBT ou d’autres groupes minoritaires dans les pays ennemis n’est pas seulement de favoriser les tensions sur place ; il s’agit également de créer un récit qui sera plus susceptible de convaincre les libéraux et les gauchistes aux États-Unis de soutenir l’intervention américaine.

Un certain degré d’adhésion, ou au moins de silence, est nécessaire de la part de la moitié la plus antiguerre de l’Amérique pour que les choses se passent bien. Présenter les interventions comme des guerres pour les droits des femmes et les tentatives de coup d’État comme des protestations menées par des minorités à cet effet. Ce nouvel impérialisme intersectionnel tente de fabriquer un consentement au changement de régime, à la guerre ou aux sanctions contre des pays étrangers parmi des publics progressistes qui seraient normalement sceptiques à l’égard de telles pratiques. Pour ce faire, on adopte le langage de la libération et de la politique identitaire pour attirer l’attention des populations nationales, bien que les objectifs réels — l’impérialisme à nu — restent les mêmes qu’auparavant.

L’ironie est que le gouvernement des États-Unis est sceptique, voire ouvertement hostile, à la libération des Noirs au niveau national. L’administration Trump n’a fait aucun effort pour déguiser son opposition à Black Lives Matter et à la vague sans précédent de manifestations en 2020. Mais la position de l’administration Biden n’est pas tout à fait différente, ne proposant que des réformes symboliques. Biden lui-même a simplement suggéré que les policiers tirent sur leurs victimes dans la jambe, plutôt que dans la poitrine.

Ainsi, la politique de promotion des droits des minorités dans les pays ennemis semble être un peu plus qu’un simple cas de « Black Lives Matter pour toi, mais pas pour moi ». Néanmoins, Cuba, le Nicaragua, la Chine et les autres cibles de cette propagande devront faire davantage pour résoudre leurs problèmes bien réels sur ces questions afin de diluer l’efficacité de telles attaques de la part des États-Unis.

Sources :


Source de la photographie d’en-tête : Luis F. Rojas (VOA)
El tema musical "Patria y Vida", interpretado por Descemer Bueno y el ex "Orisha" Youtel Romero se ha convertido en un nuevo himno para quienes piden libertad para Cuba. Calle 8, Miami, 11 de julio de 2021. Foto: Luis F. Rojas, VOA. [taken on 11 July 2021]
https://www.vozdeamerica.com/a/gallery_cubanos-exiliados-apoyan-manifestaciones-de-protesta-en-cuba/6062400.html
[ Public domain ]


  1. North American Congress on Latin America (NdT) 

  2. Fondation nationale pour la démocratie (NdT) 

  3. « conflict beef » (NdT) 

 

Paramétrage
 Aspect :
Blanc Blanc antique
Noir Gris ardoise foncé