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Les statues de Xi’an : une idée folle de Guy Debord… reprise par un grand sinologue

Les statues de Xi’an :
une idée folle de Guy Debord…
reprise par un grand sinologue

Par Bruno Guigue

Citations de Jean Levi et Alessandro Mercuri


Commentaire


• Langue originale : français


Jean Levi fait partie de ces sinologues français dont la lecture est toujours enrichissante et l’érudition digne d’intérêt. Pratiquant cet auteur depuis de nombreuses années, y trouvant souvent matière à réflexion, je suis donc tombé des nues à la lecture de l’un de ses textes. 

Il s’agit d’un entretien avec Alessandro Mercuri publié en 20251 dans une compilation d’articles de l’auteur.

Voici ce qu’on y lit : 

« Dans votre ouvrage La Chine est un cheval et l’univers une idée paru en 2010 aux éditions Maurice Nadeau, au premier chapitre intitulé “Le Grand Empereur et les guerriers d’argile”, vous développez une idée on ne peut plus troublante, stupéfiante et à première vue difficilement croyable, tant les conséquences de votre hypothèse font voler en éclats l’authenticité de l’une des plus célèbres merveilles du monde, enregistrées en 1987 au patrimoine mondial de l’UNESCO ».

« Selon vous, les célèbres statues de soldats de l’armée d’argile du mausolée de l’empereur Qin Shihuangdi sont des faux. Il s’agirait donc d’une des plus incroyables contrefaçons, mystifications ou supercheries de l’histoire. Les statues actuellement visibles sur le site archéologique du mausolée ne dateraient pas du IIIe siècle av. J.-C., mais des années 70 du XXe siècle. Elles n’auraient pas été érigées sous le règne du Grand empereur Qin Shi Huangdi, mais sous celui du Grand timonier Mao Zedong, à la toute fin de son règne et de la Révolution culturelle en 1974, soit deux ans avant sa mort ». 

[Bruno Guigue]

« En effet, répond Jean Levi, je soutiens la thèse que les gigantesques statues de terre cuite entreposées dans des fosses entourant le tertre funéraire du Premier empereur sont des faux. Ces fameuses sentinelles d’argile qui protègent pour l’éternité le sommeil du despote, comme le clament les journalistes avec grandiloquence, ne datent pas du IIIe siècle av. J.-C., moment où le Grand empereur fut inhumé, mais du XXe siècle, quand, à la fin de la Révolution culturelle, avec la “Bande des Quatre”, la lutte entre factions faisait rage. […] »

« Je tiens à préciser que je ne suis pas archéologue ni spécialiste de la statuaire chinoise ancienne : je n’ai pas eu un accès privilégié aux statues, ni n’ai pu me livrer à des tests physico-chimiques en laboratoire. Mon jugement repose sur des critères d’ordre purement stylistiques et esthétiques. […] il apparaît que les statues de guerriers tranchent sur tout ce qui a précédé et sur tout ce qui a suivi : elles se distinguent par leur gigantisme, leur réalisme, ainsi que par l’expressivité de la gestuelle et des mimiques ». 

Comme les statuettes funéraires des dynasties précédentes étaient de petite taille, il est invraisemblable que le Premier empereur ait pu innover à ce point, tel est l’argument. Sûr de lui, Jean Levi balaie d’un revers de la main dédaigneux un demi-siècle d’expertises scientifiques, de missions archéologiques et d’études en tout genre recourant aux technologies les plus modernes. 

Son deuxième argument vaut-il guère mieux ? « En outre, ajoute-t-il, les statues présentent, tant par la facture, le monumentalisme, le réalisme et l’expressivité, des affinités évidentes avec les productions du réalisme socialiste ». Ainsi la ressemblance supposée, que Jean Levi est le seul « expert » à avoir remarquée, entre les statues de l’empereur Qin et les réalisations du réalisme socialiste, suffirait selon lui à montrer le caractère fallacieux de cette immense découverte archéologique !

[Bruno Guigue]

Passons plutôt au troisième argument : « Si l’on ajoute à toutes ces bizarreries, le fait que, après la mise à sac et l’incendie de la capitale des Qin par les armées rebelles, il ne devait plus rien rester des réalisations architecturales de l’empereur honni, on est en droit de s’interroger sur l’authenticité de ces statues extraites de terre, parfaitement intactes et brillant comme des sous neufs ». 

Un argument, là encore, à tomber par terre, car Jean Levi ne pouvait pas ignorer en 2010 que les statues n’ont pas été découvertes intactes et flambant neuves ! Elles n’ont pas été exhumées dans l’état où elles sont présentées aujourd’hui, mais dans un état de dégradation extrêmement variable, avec une dispersion des fragments qui a parfois nécessité un travail méticuleux de reconstitution qui a pris des décennies. 

Mais avec Jean Levi, nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises. Comme il l’avoue lui-même, les « rares archéologues » auxquels il a exposé sa thèse de la mystification maoïste lui ont immédiatement présenté deux objections. « La première est d’ordre technique, qui concerne la difficulté de faire exécuter par des armées d’ouvriers contemporains les statues funéraires, sans qu’il y ait eu des fuites. A-t-on fait disparaître les exécutants ? Et de quelle manière ? »

[Bruno Guigue]

« La seconde objection est d’ordre politique, elle renvoie aux motifs idéologiques et stratégiques de la falsification. Or la première objection ne tient pas : il n’y a rien de plus simple que de faire exécuter dans des ateliers d’État des statues de terre cuite de grand format en les faisant passer pour une activité de copie comme cela se pratique dans tous les musées et sur les sites archéologiques de la planète, à ces différences près qu’ici, il ne s’agit pas de fabrication de copie, mais de faux originaux. Au demeurant, étant donné la nature du régime, il n’y avait aucune difficulté — et il n’y en a encore maintenant aucune — pour les autorités de Pékin à faire disparaître quelques milliers d’ouvriers et de techniciens » [sic]. 

« Quant à la seconde objection, celle concernant l’absurdité et la vanité de l’entreprise, il faut se replonger dans le contexte idéologique de l’époque : le culte de la personnalité était à son paroxysme, tous les moyens étaient bons pour exalter la figure du Grand timonier. Et comme Mao Zedong tendait à s’identifier de plus en plus avec la figure du Premier empereur, découvrir autour de son tombeau une grandiose armée de géants de terre cuite, c’était comme entonner un hymne à sa gloire et exalter sa grandeur par figure historique interposée […] La formidable découverte des guerriers du tombeau de l’unificateur despotique de la Chine, en braquant les projecteurs sur ses prodigieuses réalisations techno-artistiques, permettait de rappeler la prééminence du centre directeur, de souligner la nécessité d’un renforcement de la dictature du prolétariat et de manifester une volonté de reprise en main idéologique […] »

Mais ce simulacre archéologique n’a pas seulement enrôlé les guerriers factices de Qin Shi Huangdi au service de la cause prolétarienne : pour notre sinologue qui ne s’en laisse pas conter, cette supercherie sert désormais les ambitions d’une Chine avide de puissance. « Il va de soi aujourd’hui qu’il ne reste rien de ces préoccupations premières ; telle est l’ironie de l’histoire. Le tombeau est là pour affirmer la puissance de la Chine à travers sa grandeur patrimoniale, le passé immémorial et glorieux, dont l’armée de terre cuite fournit le témoignage, est comme une traite tirée sur l’avenir. Elle atteste le bien-fondé de la prétention chinoise à l’hégémonie mondiale ». 

[Bruno Guigue]

Face aux innombrables travaux archéologiques de dimension internationale qui ont donné lieu à de remarquables documentaires chinois et étrangers que chacun peut voir à sa guise, il est clair que les délires d’un individu égaré dans son propre imaginaire ne présentent pas un grand intérêt. C’est paradoxal, puisqu’il s’agit tout de même d’un sinologue réputé, chercheur au CNRS, mais de telles élucubrations, sans précédent dans la calomnie anti-maoïste, permettent de mesurer la puissance des représentations idéologiques. Car il faut tout de même être sacrément habité pour oser affirmer en 2025 que Mao a fait fabriquer 8000 statues par des milliers d’ouvriers qu’il a ensuite fait exterminer pour effacer toute trace de cette supercherie, dans le seul but de faire rejaillir sur lui-même et sur la Chine communiste la gloire posthume que vaudrait au Premier empereur cette formidable découverte.  

C’est pourquoi on peut s’interroger sur les sources d’une pareille idée, tant elle semble déconnectée de toute investigation sérieuse. Une partie de la réponse se trouve peut-être dans la suite de l’entretien, lorsque Alessandro Mercuri demande à Jean Levi si la mystification des guerriers d’argile est un moment symbolique de la société du spectacle : « Dans ses Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord écrit : renversant une formule fameuse de Hegel, je notais déjà en 1967 que dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

« Les années passées depuis lors ont montré les progrès de ce principe dans chaque domaine particulier sans exception. Puis il poursuit : le point culminant est sans doute atteint par le risible faux bureaucratique chinois des grandes statues de la vaste armée industrielle du Premier empereur, que tant d’hommes d’État en voyage ont été conviés à admirer in situ. Cela prouve donc, puisque l’on a pu se moquer d’eux si cruellement, qu’aucun ne disposait, dans la masse de tous leurs conseillers, d’un seul individu qui connaisse l’histoire de l’art, en Chine ou hors de Chine ». 

Anarchiste notoire, Jean Levi voue au Parti communiste chinois la même détestation que le fondateur de l’Internationale situationniste en son temps. Sans doute se sont-ils mutuellement persuadés de la véracité de leur théorie commune, aussi absurde fût-elle.

Bruno Guigue, 2023

Source :


Source de la photographie d’en-tête : Wikimedia Commons (High Contrast)
Statues de l’armée de terre cuite, près de Xi’an, en Chine
[September 2008 — file version: 4 August 2009, 19:59]
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:A_rank_of_terracotta_soldiers.jpg
[ Creative Commons ]


  1. Jean Levi, « Un mythe aux mains d’argile — “L’armée d’argile de l’empereur Qin est un FAUX” — Entretien avec Jean Levi, réalisé par Alessandro Mercuri », in La Mère du royaume — Les formes de la pensée en Chine ancienne, Les Indes savantes, 2025, p. 610-619

    [Première publication de l’entretien dans le webmagazine ParisLike, le 3 mai 2012 (NdEDB)] 

 

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