Utiliser et abuser de Djibouti : comment les États-Unis ont transformé un minuscule État africain en une plaque tournante de l’agression impériale

Utiliser et abuser de Djibouti :
comment les États‑Unis
ont transformé
un minuscule État africain
en une plaque tournante
de l’agression impériale

Par T. J. Coles

Une publication The Grayzone

Néocolonialisme Impérialisme Guerre Géopolitique Histoire
Djibouti États-Unis France Royaume-Uni Japon Chine Afrique Occident
Article

Traduit de l’anglais par EDB () • Langue originale : anglais


Depuis Djibouti, les États-Unis entraînent des intermédiaires et bombardent des pays d’importance stratégique au nom de la démocratie et du contre-terrorisme. Pour justifier la militarisation du pays, Washington attise les craintes quant aux ambitions régionales de la Chine.

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Menaçant ouvertement la présence de la Chine, Djibouti a récemment accueilli la « Journée d’appréciation des alliés » (« Allied Appreciation Day ») organisée par les États-Unis, au cours de laquelle la Grande-Bretagne, la France et le Japon ont présenté « une variété d’équipements faisant partie de leurs opérations militaires dans la Corne de l’Afrique » (Horn of Africa / HOA). La « Force opérationnelle interarmées combinée - Corne de l’Afrique » (Combined Joint Task Force - HOA) du Pentagone a indiqué que les événements ont fusionné les journées de l’Armistice, du Souvenir et des Vétérans. Les participants ont pris part à des « démonstrations présentant une variété de capacités militaires alliées, inclus un survol militaire ».

Les régimes djiboutiens successifs se sont accrochés au pouvoir en présentant leur petit pays de la Corne de l’Afrique comme un outil essentiel dans la quête de domination mondiale de l’Occident. Pendant la ruée vers l’Afrique de l’Europe à la fin du XIXe siècle, les colons français ont compris l’importance stratégique de la région pour les navires de commerce et les déploiements navals. Après la Seconde Guerre mondiale et surtout après les attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, le Pentagone s’est emparé du rôle impérial de la France et a agrandi une importante base militaire, le Camp Lemonnier (que les États-Unis ont longtemps mal orthographié en omettant un « n »).

Aujourd’hui, les planificateurs militaires et politiques des États-Unis craignent la présence de la Chine dans ce qu’ils considèrent comme « leur » territoire africain. En 2017, la Chine a ouvert sa première, et (à l’heure où nous écrivons ces lignes) seule base militaire étrangère confirmée — la base de soutien de l’Armée populaire de libération chinoise — à 30 minutes au nord-ouest du Camp Lemonnier.

Alors que le NY Post de droite a cité des avertissements douteux de responsables étatsuniens anonymes concernant la construction par la Chine d’une base secrète en Guinée équatoriale (GE), à l’autre bout de l’Afrique, le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (US Africa Command) a discrètement étendu ses opérations à Djibouti.

Une ancienne puissance coloniale maintient son emprise sur Djibouti

Djibouti a une population d’environ 1 million d’habitants. Avec 48 décès pour 1 000 naissances vivantes, son taux de mortalité infantile reste l’un des pires au monde, tandis que l’espérance de vie tourne autour de 67 ans. Plus de 400 000 Djiboutiens vivent dans une extrême pauvreté, et 90 % de la nourriture du pays dépend des importations. Environ 60 % de la population appartient à l’ethnie Issa (parfois appelée « Somali ») et 35 % à l’ethnie Afar (également connue sous le nom Danakil).

Entre 600 et 1000 migrants et demandeurs d’asile passent par Djibouti chaque jour, dont près de la moitié sont des enfants. Le département du travail (Department of Labor / DoL) des États-Unis affirme : « Les enfants de Djibouti sont soumis aux pires formes du travail des enfants. » Outre la mendicité et la vente de drogues, « les travaux de rue, tels que cirer des chaussures, laver et garder des voitures, nettoyer les devantures de magasins, trier les marchandises, ramasser les ordures, mendier et vendre des articles », sont courants. Outre le trafic d’êtres humains, les enfants djiboutiens sont exposés au viol et à d’autres formes d’abus sexuels. Le pays accueille « le plus grand nombre d’installations militaires étrangères au monde, y compris des milliers de militaires et d’entrepreneurs de sécurité ». Le DoL conclut : « Cette présence militaire étrangère accroît les risques d’exploitation sexuelle commerciale des filles. »

La domination coloniale occidentale sur ce qui est aujourd’hui Djibouti a commencé au milieu des années 1800. La France a acheté des terres sur lesquelles elle a établi des stations pour les bateaux à vapeur qui passaient par le canal de Suez en Égypte, au nord du territoire. Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la région élargie était connue sous le nom de Somaliland français. Lors d’un vote vraisemblablement truqué en 1958, la population a choisi de rester sous contrôle français. En réponse à plusieurs facteurs, dont les mouvements d’indépendance nationaux, les revendications somaliennes sur le territoire et l’utilisation continue des ports par l’Éthiopie, les Français ont créé le Territoire des Afars et des Issas en 1967.

Une décennie plus tard, et à la suite de négociations avec la puissance coloniale, Hassan Gouled Aptidon, de la Ligue populaire africaine pour l’indépendance (LPAI), devient président et forme le Rassemblement populaire pour le progrès (RPP). Gouled a gouverné l’État et le parti unique jusqu’à ce que son neveu présumé, Ismaïl Omar Guelleh, le remplace en 1999. L’escadron français de la marine de l’océan Indien y étant basé, le traité de défense franco-djiboutien de 1977 accorde à l’« ancienne » puissance coloniale un accès sans entrave aux installations aériennes et maritimes.

L’Amérique entre dans le jeu : « utiliser Djibouti », maintenir un « cap pro-occidental »

Se basant sur un rapport commandé par la CIA en 1979, Paul B. Henze, de l’état-major du Conseil de sécurité nationale, a préconisé au conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, que la présence militaire française à Djibouti serait suffisante pour empêcher l’invasion du gouvernement éthiopien soutenu par les Soviétiques. « [S]i nous devons continuer à utiliser Djibouti (et il y a de bonnes raisons de le faire), nous devons être francs avec les Français quant à notre besoin de leur vigilance et de leur soutien sur place. »

Le président Gouled voyait l’occupation étrangère de facto comme un rempart contre une agression potentielle des voisins de Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie. Un rapport de renseignement de la CIA fortement expurgé datant de 1986 décrit le pays comme étant essentiellement une cité-État. « En grande partie en raison de son excellent port en eau profonde et de sa situation de point d’étranglement sur le détroit de Bab el-Mandeb (sic) », qui sépare le golfe d’Aden de la mer Rouge, « Djibouti a longtemps fait l’objet d’intérêts africains, arabes, soviétiques et occidentaux concurrents ». Révélateurs de la paranoïa de la guerre froide, les « intérêts » soviétiques mis en avant au début du rapport se révèlent ensuite être des programmes de bourses d’études et une visite maritime.

La CIA a loué la « ligne de conduite pro-occidentale » de Gouled, rejetant, par exemple, les programmes d’aide offerts par le dirigeant libyen de l’époque, Mouammar Kadhafi. « Dans une région dominée par des régimes marxistes et militaires, le régime de Gouled bénéficie de la protection de la sécurité française et soutient les intérêts occidentaux », notamment en fournissant aux États-Unis un port, un aérodrome et un espace aérien de reconnaissance.

Lorsque le dirigeant de l’Éthiopie a été déposé en 1991, l’Érythrée a gagné son indépendance. Privée de son port, l’Éthiopie s’est tournée vers Djibouti, mais des rebelles afars connus sous le nom de Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie (FRUD) se sont installés en Éthiopie. La faction Dini du FRUD a ensuite affirmé que l’Éthiopie soutenait le gouvernement de Djibouti à majorité Issa. Une guerre civile s’en est suivie et a débouché sur un accord de paix en 1994, au cours duquel un petit nombre d’Afars ont obtenu des postes symboliques dans le gouvernement de Gouled.

L’après 11 septembre : « la base principale pour des opérations US »

Les intérêts significatifs de l’élite étatsunienne à Djibouti ont commencé après le 11 septembre, lorsque la Marine et le Commandement central (Central Command / CENTCOM) ont effectivement pris le contrôle de l’ancien fort de la Légion étrangère française, le Camp Lemonnier, et y ont établi une présence permanente. En 2002, sous la présidence de George W. Bush, la « Force opérationnelle interarmées combinée - Corne de l’Afrique » (Combined Joint Task Force - Horn of Africa / CJTF-HOA) a commencé la surveillance et la reconnaissance des agents présumés d’« Al-Qaïda » dans la Somalie voisine depuis Lemonnier.

À la fin de cette année-là, au moins 800 forces d’opérations spéciales des États-Unis étaient présentes. Cette période a également vu le lancement d’exercices par la 24e unité expéditionnaire des Marines.

En novembre 2002, six suspects yéménites d’« Al-Qaïda » ont été tués par un opérateur Predator de la CIA dont le drone avait été lancé depuis Djibouti. Dans un rare moment d’honnêteté, l’article du New York Times exposant l’attaque ajoutait : « Les voies maritimes près de Djibouti sont particulièrement cruciales, car elles sont utilisées pour la navigation commerciale et pour transporter le matériel de guerre américain vers le golfe Persique. » En mai 2003, le personnel de la CJTF-HOA était arrivé.

Lemonnier est décrit par le Centre d’analyse navale (Center for Naval Analysis / CNA) des États-Unis comme « la plus grande installation militaire des États-Unis en Afrique ». Le CNA souligne l’importance de Djibouti pour les puissances rivales : sa « stabilité » régionale, sa « position stratégique importante à côté de Bab el-Mandeb (sic), un point d’étranglement maritime critique[,] » tout en servant « de port principal pour l’Éthiopie enclavée ». Le curieusement nommé « Commander, Navy Installations Command » (« Commandant, Commandement des installations de la marine ») décrit Lemonnier comme « la principale base d’opérations du Commandement des États-Unis pour l’Afrique dans la Corne de l’Afrique ».

Entre 2004 et 2011, les présidents Bush Jr. et Obama ont respectivement vendu à Djibouti un total d’une valeur de 68 millions de dollars d’armes et de services dans le cadre d’un seul programme. Fin 2006, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont utilisé l’Éthiopie comme un proxy1 pour envahir la Somalie et remplacer le gouvernement modéré de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) par une entité extrémiste appelée le Gouvernement fédéral de transition. Djibouti s’est ensuite posé en médiateur de paix entre les factions somaliennes et éthiopiennes en guerre, mais en coulisses, les forces armées djiboutiennes, soutenues par les États-Unis, formaient des centaines d’officiers somaliens.

En plus d’utiliser Djibouti comme base pour la CIA, les Forces spéciales, la Marine et d’autres opérations, les États-Unis y forment des unités de maintien de l’ordre nationales. En 2007, alors que les tensions internes couvaient avec le peuple Afar et que des conflits potentiels se préparaient avec les voisins, les Marines ont été photographiés en train d’instruire la police nationale djiboutienne « sur des procédures de base concernant les armes et le nettoyage des pièces ».

Les soldats des États-Unis du Camp Lemonnier à Djibouti célèbrent l’anniversaire de MLK Jr. en 2021.

Les opérations psychologiques des États-Unis dans la Corne de l’Afrique : la célébration de MLK sur une base militaire et « le cadeau de l’espoir »

En 2008, l’alliance militaire des États-Unis nouvellement créée, connue sous le nom d’AFRICOM, a pris le relais du CENTCOM pour les opérations à Djibouti. En juin de la même année, les Français et les Britanniques se sont joints aux militaires de dix pays africains pour coopérer à des opérations maritimes.

À l’époque, la lutte contre la « piraterie » somalienne était un prétexte largement utilisé pour la domination régionale. Alors que le transfert à l’AFRICOM était organisé, la CJTF-HOA a poursuivi son offensive de propagande contre les Djiboutiens en présentant le personnel militaire des États-Unis sous un jour favorable. Le personnel a « fait don de plus de 50 cartables contenant des fournitures scolaires, des tongs, du shampoing, du savon et des friandises aux filles du Centre Aicha Bogoreh [sic] », à Djibouti City.

Alors qu’il célébrait Noël 2008 avec l’illumination des arbres et les chants festifs, le contre-amiral Philip Greene a déclaré à propos de la marine : « Nous partageons notre temps et nos talents avec les populations d’Afrique de l’Est, en leur offrant le cadeau de l’espoir d’un avenir meilleur et plus sûr. » Le « cadeau de l’espoir » fait partie des opérations psychologiques, du soft power2 ou de la guerre politique des États-Unis, telle que cette tactique est appelée de façon interchangeable.

En janvier 2009, le personnel de la CJTF-HOA « a célébré » la Journée Martin Luther King avec un programme intitulé « Réaliser la vision », dans lequel l’AFRICOM a mis en lumière la vie de Martin Luther King par des discours, un diaporama et une interprétation de la sombre ballade de Sam Cooke, « A Change is Gonna Come » (« Un changement va arriver »).

Plus tard dans l’année, un « Tour de poignées de main d’Hollywood » a porté le « cadeau de l’espoir » à de nouveaux sommets, avec la visite de grands noms de l’industrie tels que Christian Slater, Zac Levi, Joel Moore et Kal Penn, qui ont chacun « remerci[é] personnellement les membres pour leur sacrifice ». En juillet, les seabees de la marine et le CJTF-HOA ont construit une cantine pour l’école primaire de Douda (Douda de Ecole Primary School), qui venait d’être construite. Un an plus tard, les États-Unis ont accueilli une réunion de la Chambre de commerce djiboutienne dans le but de présenter l’occupation des États-Unis de facto comme une opportunité d’investissement pour les milieux d’affaires.

L’acteur Kal Penn signe des autographes pour les troupes au camp Lemonnier, en 2009.

La formation militaire s’est poursuivie parallèlement à l’entretien des relations publiques. En septembre, des officiers du Collège supérieur de commandement et d’état-major de l’Ouganda (Uganda Senior Command and Staff College / USCSC) se sont rendus à Djibouti pour étudier avec la CJTF-HOA. Avec l’aide du 449e groupe expéditionnaire aérien (ou Flying Horsemen [Cavaliers volants]) basé à Lemonnier, des officiers de l’armée de l’air éthiopienne ont rencontré les forces djiboutiennes pour discuter des opérations, notamment des parachutages.

La guerre à distance : surmonter la « tyrannie de la distance »

En plus de servir de plaque tournante pour l’entraînement des forces éthiopiennes, somaliennes, ougandaises et autres, Djibouti accueille des radiodiffuseurs de propagande régionale et des entreprises de privatisation qui fonctionnent comme des agences d’aide.

Un câble de l’ambassade des États-Unis datant de 2010 indique que Djibouti abrite « des installations de radiodiffusion [du gouvernement US] utilisées par [la] Radio Sawa en langue arabe et le service somalien de Voice of America, le seul entrepôt de la USAID Food for Peace pour l’aide alimentaire d’urgence prépositionnée en dehors [des États-Unis continentaux], et des installations de ravitaillement naval pour les navires des États-Unis et de la coalition ».

La même année, Lemonnier a accueilli la première conférence au sommet sur le commandement, le contrôle, les communications, les ordinateurs, le renseignement, la surveillance et la reconnaissance en Afrique. Le fait de baser des forces à proximité de lieux stratégiques et d’utiliser des relais numériques pour faciliter les frappes de drones permet de vaincre ce que le Pentagone appelle « la tyrannie de la distance ».

Assis dans des salles d’opérations conjointes, au moins trois officiers britanniques du camp ont assisté aux opérations de drones dirigées par la CJTF-HOA contre des cibles au Yémen. Au milieu des années 2010, des meurtres par drone avaient été commis depuis Djibouti contre des personnes en Afghanistan, au Mali, en Libye, en Somalie et au Yémen.

En 2012, BT (anciennement British Telecom) a construit un câble à fibre optique de 23 millions de dollars pour le Réseau des systèmes d’information de la Défense des États-Unis et de l’Agence de sécurité nationale. Le câble partait de la Royal Air Force Croughton (au nord de Londres), gérée par I'US Air Force, pour rejoindre Naples (Italie) et le Camp Lemonnier. Le service à haut débit était 30 fois plus rapide que la capacité du marché et pouvait transmettre des vidéos en direct par drone.

Décrivant Lemonnier et, par extension, Djibouti comme « un avant-poste du tiers-monde baigné de soleil », le Washington Post a rapporté que le Commandement des opérations spéciales conjointes (Joint Special Operations Command / JSOC) a joué un rôle déterminant dans la mise en place de Lemonnier et de sa composante cruciale de drones, avec au moins 300 membres du JSOC travaillant secrètement sur la base.

La Chine entre dans le jeu : les menaces sont « exagérées »

Le personnel de planification politique du secrétaire d’État de l’ère Trump a surveillé de près la présence de la Chine à Djibouti. Il a écrit : « En 2017, la Chine a établi à Djibouti sa première base militaire étrangère. La base donne sur le détroit de Bab el-Mandeb dans le golfe d’Aden, par lequel passe près de 10 % du total mondial du pétrole transporté par voie maritime. » Le rapport souligne la menace perçue pour la domination du marché énergétique des États-Unis. « Cela comprend 6,2 milliards de barils par jour de pétrole brut, de condensat et de pétrole raffiné. Avec les activités anti-piraterie de la Chine dans le golfe d’Aden et sa présence croissante dans le golfe de Guinée », conclut le rapport, « la base a étendu la portée militaire de la Chine au large des côtes africaines et dans l’océan Indien ».

La Chine et Djibouti ont établi des relations diplomatiques en 1979, mais n’ont pas connu d’expansion militaire avant 2009, avec les opérations de lutte contre la piraterie menées par la Chine dans le golfe d’Aden voisin. En 2015, la Chine a annoncé son intention de se joindre à sept autres pays, dont les États-Unis, pour établir sa première et unique base étrangère à Djibouti.

Avec comme sous-titre « Ne croyez pas les gros titres », le Centre d’analyse navale des États-Unis a écrit : « Les reportages des médias sur les liens économiques de la Chine sont parfois exagérés. » Il n’énumère pas les menaces pour les « intérêts » ou les alliés des États-Unis dans le contexte de l’expansion militaire de la Chine, mais plutôt les intentions de la Chine de lancer des opérations de lutte contre la piraterie, de collecte de renseignements, de missions d’évacuation, de lutte contre le terrorisme et de maintien de la paix (c’est-à-dire, la contribution de la Chine aux forces de l’ONU).

En juillet 2015, le Pentagone a indiqué que le 1er régiment de Marines, la 15e unité expéditionnaire de Marines (Marine Expeditionary Unit / MEU), le 3e bataillon de l’équipe de débarquement de la Marine (Navy Battalion Landing Team 3rd Battalion) et l’USS Anchorage se sont exercés sur la plage d’Arta, à Djibouti. Exécutant des exercices d’attaque et de manœuvre avec des mitrailleuses, des escouades et des attaques de nuit, la 15e MEU est descendue à terre « pour un entraînement de maintien en condition afin de maintenir et d’améliorer [ses] compétences ». Entre septembre et octobre 2015, la 15e MEU a participé à un exercice d’entraînement bilatéral avec le 5e Régiment d’interarmes d’outre-mer français.

L’élément de reconnaissance de la 15e MEU forme des équipes de réponse rapide pour les envoyer à terre à Djibouti, à Hawaï, en Irak et à Singapour et pour « envoyer de façon sécurisée de la voix, des vidéos et des données vers le navire avec une très faible empreinte ». Le major Matthew Bowman, du département des communications, a déclaré : « Nous devons […] être en mesure de projeter notre puissance à terre rapidement. »

Ce que les forces des États-Unis font avec la formation

Une grande partie de la formation des alliés dirigée par les États-Unis remonte à Djibouti. Ce que l’on appelle les organisations extrémistes violentes (violent extremist organizations / VEO) sont des entités qui opèrent en dehors du droit national et rendent les environnements locaux peu sûrs pour les opérations étatsuniennes et instables pour les investisseurs étatsuniens. Pour ces raisons, le Pentagone cherche à contrer les VEO.

Par le biais d’opérations militaires de soutien à l’information (military information support operations / MISO), la CJTF-HOA basée à Lemonnier supervise la 346e Compagnie d’opérations psychologiques tactiques (Tactical Psychological Operations Company) — aéroportée — basée dans l’Ohio. Sous la rubrique de la Mission de l’Union africaine en Somalie (African Union Mission in Somalia / AMISOM) pour contrer al-Shabaab, les opérations MISO impliquent la formation de la Force de défense du peuple ougandais (Ugandan People’s Defence Force / UPDF). Comme les populations locales ont tendance à soutenir largement les groupes extrémistes pour faire pression sur l’impérialisme US, les PSYOPs tentent de faire de la propagande auprès des populations locales pour qu’elles soutiennent les États-Unis.

Un autre exemple est celui de la Force opérationnelle spéciale air-sol des Marines 12 (Special Purpose Marine Air Ground Task Force 12 / SPMAGTF-12), basée en Sicile, qui a collaboré avec la 4e Compagnie de reconnaissance de la Force (Force Reconnaissance Company), basée en Californie, pour former l’UPDF à contrer l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army / LRA), une cohorte de bandits qui cherche à renverser le gouvernement ougandais soutenu par les États-Unis.

L’existence continue de la LRA donne à l’armée des États-Unis une excuse pour maintenir une présence de troupes, ou du moins une présence par procuration, en République démocratique du Congo, en République centrafricaine et au Soudan du Sud, où le chef de la LRA, Joseph Kony, est censé se cacher. Il s’agit d’une version « chrétienne » de l’omniprésent Oussama Ben Laden, qui a offert pendant de nombreuses années aux États-Unis un prétexte pour envahir de multiples nations, du Moyen-Orient à l’Asie centrale. La SPMAGTF-12 compte sur le soutien des Marines de Lemonnier.

La plupart des activités des États unis à Djibouti sont soit secrètes et donc non rapportées, soit limitées aux communiqués de presse du Pentagone. Récemment, cependant, CNN a dépeint le Pentagone comme le ranger solitaire venant à la rescousse dans sa couverture de la présence du 1er bataillon de l’armée US, le 75e régiment des Rangers, à Djibouti, qui était prêt à se déployer pour de supposées évacuations en Éthiopie.

Au-delà du déploiement croissant de forces terrestres et spéciales dans la Corne de l’Afrique, l’US Navy fait des vagues. En août 2021, des personnels comoriens et somaliens ont travaillé avec des membres des services étatsuniens dans le cadre du Cutlass Express à l’Escale Marine, à Djibouti, pour pratiquer les procédures de « visite, abordage, fouille et saisie » et simuler divers scénarios, notamment de lutte contre la piraterie.

Une occupation de facto

La présence des États-Unis à Djibouti est une occupation de facto qui assure la domination navale US dans la région, ainsi qu’une formation continue des forces régionales et des opérations de surveillance croissantes. Les armées européennes bénéficient également d’exercices communs dirigés par les États-Unis dans la région. Cette montée en puissance exacerbe la lutte pour le pouvoir entre ce que les États-Unis espèrent être un Occident unifié et ce qu’ils tentent de transformer en une Chine de plus en plus isolée.

Ces dernières années, les États-Unis ont cherché à armer le Japon en poussant les gouvernements successifs à abandonner la clause de paix de leur constitution et à faire monter la pression sur la Chine. En septembre, l’ambassadeur japonais à Djibouti, Umio Otsuka, a rencontré le commandant de l’armée des États-Unis à Lemonnier, le général de division William Zana, « pour discuter des futurs plans de coopération combinée ». Dans le cadre de la CJTF-HOA, les forces d’autodéfense japonaises se sont entraînées à des exercices de tir chez la police djiboutienne.

En novembre, un B-1B Lancer de l’US Air Force du 9e Escadron de bombardement expéditionnaire (Expeditionary Bomb Squadron) et un C-130 Hercules, deux F-35 Lightning II du HMS Queen Elizabeth du Groupe aéronaval (Carrier Strike Group) britannique, deux Dassault Mirage 2000 français et un P-3 Orion japonais ont effectué des missions au-dessus de Djibouti. En décembre, il a été signalé que, dans le cadre de l’exercice Bull Shark, les forces espagnoles s’étaient entraînées avec le 82e Escadron de sauvetage expéditionnaire (Expeditionary Rescue Squadron) dans le golfe d’Aden, « pour renforcer les capacités de récupération du personnel à l’appui de l’initiative du Réseau de récupération des combattants (Warfighter Recovery Network) dans toute l’Afrique ».

Alors que le Pentagone adopte une approche de force brute pour contrer la présence de la Chine en Afrique, les États-Unis s’appuient de plus en plus sur des proxies qui sont d’anciennes organisations comme l’OTAN tout en en développant de nouvelles, comme les forces alliées dans la Corne de l’Afrique. Étant donné que les trois grandes puissances disposent d’armes nucléaires, les préoccupations occidentales concernant les pandémies et le changement climatique pourraient s’avérer éphémères face à une erreur de calcul ou, pire, à une action militaire délibérée.

Sources :


Source de l’illustration d’en-tête : U.S. Army (Staff Sgt. Amanda Stock)
French service members complete the Joint Expeditionary Mountain Warfare Course in Djibouti [Image 4 of 11]
[taken on December 16, 2021]
https://www.dvidshub.net/image/6983057/french-service-members-complete-joint-expeditionary-mountain-warfare-course-djibouti
[ Public domain ]
• Commentaire par The Grayzone (traduit en français): Les instructeurs de l’US Army Mountain Warfare School (École militaire de guerre en montagne des États-Unis) avec la Vermont Army National Guard (Garde nationale de l’armée du Vermont) se sont rendus à Djibouti pour enseigner un cours expéditionnaire interarmées de cinq jours sur la guerre en montagne à des membres du 5e régiment français d’interarmes d’outre-mer (5e RIAOM) au complexe de tir d’Arta, du 12 au 16 décembre 2021.


  1. Un proxy (terme anglais) est un intermédiaire utilisé dans une guerre par procuration. Une guerre par procuration (en anglais, war by proxy) est une guerre dans laquelle deux puissances ne s’affrontent qu’indirectement en soutenant financièrement ou matériellement d’autres puissances ou groupes militaires (des proxies), qui, eux, se battent directement sur le terrain. (NdT) 

  2. Le soft power (expression anglaise) est une façon d’exercer un pouvoir sur d’autres pays par la culture et le commerce plutôt que par la force militaire. (NdT) 

 

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